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CHROMOSOME 3

En instance de divorce, Nola Carveth est placée sous la surveillance du Dr. Raglan qui a développé une nouvelle méthode controversée pour soigner les troubles mentaux. Lorsque Frank, le mari de Nola, découvre des ecchymoses sur le corps de Candice, leur petite fille, il informe Raglan de son intention de mettre fin au droit de visite. Soudain, de mystérieuses créatures s’en prennent à Frank et à Candice…

La progéniture

Fascination pour le corps humain et ses mutations, psychanalyse, névroses poussant aux plus bas instincts : lister ces thèmes et motifs évoque aujourd’hui quasi-instantanément le cinéma de David Cronenberg. Ces obsessions sont au menu de Chromosome 3, le sixième long métrage du cinéaste canadien, qui ressort dans les salles françaises début novembre et jouit d’une très belle restauration 2K. Cet objet filmique aussi troublant que fascinant, définitivement indissociable de l’âme torturée de celui qui l’a porté sur grand écran, est un jalon de sa filmographie. 

Lorsqu’il entame la production de Chromosome 3 en 1978, Cronenberg n’a pas encore connu un grand succès (Scanners ne sortira qu’en 1981). Il a alors à son actif deux réalisations non négligeables, Frissons et Rage, dans lesquelles il montre déjà un goût très prononcé pour la monstruosité des transformations du corps humain. Cette thématique, liée au « body horror » – l’ « horreur corporelle », sous-genre du cinéma fantastique auquel le Canadien a fortement contribué – est à l’oeuvre littéralement dès les premières minutes de Chromosome 3. 

Dans un décor indéfini et noir, deux hommes en tunique se toisent. Le premier, psychiatre du second, opère une méthode thérapeutique pour le moins inhabituelle sur son patient : par un jeu de questions-réponses particulièrement insidieux, ce dernier se voit bientôt poussé dans ses retranchements jusqu’à exprimer avec une douleur incommensurable toute la souffrance et le mal être qui le ronge. L’horreur intervient à la faveur de plusieurs champs / contrechamps qui laissent apparaître progressivement sur le corps de l’homme des rougeurs et excroissances purulentes, somatisations de ses traumas intériorisés. Un plan large révèle alors le lieu de l’action : une scène de théâtre, face à un public composé d’autres patients et futurs cobayes de l’expérience. 

Chromosome 3

Petit théâtre de la monstruosité

Par cette introduction particulièrement malaisante, Cronenberg met en garde ses spectateurs quant à la nature de ce qui va se jouer sous ses yeux. Ce qu’on pense n’être initialement qu’une interaction psy/patient se trouve être avant tout une représentation, un petit théâtre de la monstruosité offert à tous. Dès lors, le réalisateur fait du Dr. Raglan un personnage trouble, aussi charismatique que dangereux, dont les méthodes de manipulation des corps et des esprits le rapprochent plus du gourou sectaire que de l’homme de science aux intentions altruistes. Ce personnage pourtant peu présent à l’écran va alors irriguer tout le récit d’un venin lent mais dont l’épandage semble inéluctable. 

Il est frappant de constater à quel point Chromosome 3 (dont le titre originel The Brood – la progéniture parait beaucoup plus adapté) dégage un parfum de désespoir infini. Un désespoir qui trouve écho dans l’histoire personnelle de Cronenberg. A l’époque du tournage, le réalisateur se trouve empêtré dans une procédure de divorce particulièrement difficile, sa femme étant sous l’emprise d’une secte. Cronenberg ira jusqu’à kidnapper sa propre fille pour la protéger. Ces éléments autobiographiques vont se retrouver à chaque étape du scénario, le fantastique servant à exorciser le vécu du réalisateur. Rien, absolument rien ne sera épargné aux différents protagonistes de cette histoire, à commencer par Frank, véritable décalque du cinéaste, prêt à tout pour éloigner la chair de sa chair de sa génitrice. Avec une économie de moyens (avant tout lié au budget très modeste de la production), Cronenberg multiplie les séquences chocs, dont une scène de classe particulièrement sadique, un assaut en huis clos éprouvant et des morceaux de body horror.

Aucune lumière ne semble poindre au bout du tunnel, le film se concluant par une image sinistre via laquelle le réalisateur semble indiquer que les traumas familiaux sont condamnés à se reproduire perpétuellement. Un épilogue d’une noirceur absolu dont l’impact reste intact 40 ans plus tard et qui sera même repris quasiment à l’identique dans le très beau (et pas si éloigné) Relic de Natalie Erika James en 2020.

Autobiographique et premier degré jusqu’au bout des ongles, Chromosme 3 est le cri de colère noire d’un réalisateur qui se sert de son art comme exutoire à sa souffrance et dont le nihilisme imprime chaque photogramme de son long-métrage avec un impact remarquable. C’est aussi une œuvre profondément misanthrope qui peut rebuter par son manque de recul et de hauteur sur son sujet, empreint d’une forme de misogynie. Néanmoins, il s’agit d’un jalon essentiel dans la passionnante carrière de son auteur, dont les expérimentations présentes viendront nourrir ses grandes œuvres à venir, Videodrome et La Mouche en tête.


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De retour au cinéma le 3 novembre 2021