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ADOLESCENTES

Emma et Anaïs sont inséparables et pourtant, tout les oppose. Adolescentes suit leur parcours depuis leur 13 ans jusqu’à leur majorité, cinq ans de vie où se bousculent les transformations et les premières fois. A leur 18 ans, on se demande alors quelles femmes sont-elles devenues et où en est leur amitié. A travers cette chronique de la jeunesse, le film dresse aussi le portrait de la France de ces cinq dernières années.

Critique du film

Un pari fou amène-t-il forcément un bon film ? Avec son concept de filmer une fois par mois pendant cinq ans deux filles âgées alors de treize ans, Sébastien Lifshitz prend le risque de perdre en intensité et de marquer de manière didactique son documentaire sur le portrait de ces adolescentes. Il aurait aussi pu se retrouver à singer le film Boyhood de Richard Linklater, malgré le côté entièrement fictionnel et parfois plus exagéré de ce dernier. Pourtant, le contraire se passe dans Adolescentes: jouant sur une remarquable fluidité temporelle, marquée par le global (l’instabilité politique du pays et les basculements idéologiques) et le local (la scolarité de ces demoiselles), le réalisateur parvient à conserver un regard tendre et juste sur son sujet tout en réussissant à explorer en profondeur tout ce qu’il cherchait à creuser.

Cinq ans de réflexion

Adolescentes, c’est un documentaire qui narre la vie de Emma et Anaïs, deux collégiennes et meilleures amies qui débarquent alors en quatrième dans la ville de Brive-la-Gaillarde. Le documentaire permet donc de suivre leur scolarité de la quatrième jusqu’à leur arrivée en études supérieures ou dans la vie active, soit de 2013 à 2018. Mais au-delà même de cette problématique déjà passionnante, Adolescentes parle de la maturité progressive de ces futures jeunes adultes vis-à-vis de leurs relations familiales mais aussi des problématiques nationales et locales. Les attentats de Charlie Hebdo puis du 13 novembre 2015, les élections présidentielles de 2017, mais aussi des ruptures amoureuses ou des dégâts matériels importants sont autant un basculement psychologique chez ses personnages qu’un moyen d’aller creuser la complexité de ces protagonistes mais aussi les rapports sociaux qui se renforcent ou se créent au fur et à mesure de leurs existences. Leurs relations avec leurs premiers amours, leurs premières copines, leurs mères omniprésentes et leurs pères souvent absents… tout est passé au crible devant une caméra libre de tout filmer, sans paraître opportuniste ou même voyeur. 

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Sébastien Lifshitz, par son choix de cadre, réussit toujours à trouver la position parfaite de la caméra pour épouser le regard et le point de vue de ses personnages, sans s’enfoncer dans les méandres du sensationnalisme ou de la retenue qui auraient modifié de manière criarde l’approche documentaire et la question du point de vue. Ici, en filmant ces filles en rapport à leur environnement, il parvient à scruter les moindres appels vers le hors-champ, les regards perdus vers quelque chose d’indicible, proche d’elle mais pourtant si lointain pour le spectateur. Ce sentiment d’indicible est ce facteur X qui permet une identification car elle renvoie à nos propres errances adolescentes, nos propres peurs sur l’avenir et en même temps trahissent la confiance qu’elles laissent parfois paraître et dont elles peuvent se servir comme carapaces. Au final, tout ce hors-champ converge vers cette démarche assurée, ce départ d’une ville transitoire sans études supérieures, vers un nouvel environnement à – à nouveau – apprivoiser. 

À l’épreuve du temps

« Les archétypes ont la vie dure », disait le réalisateur juste après la projection du film, durant le Q&A. Outre les éléments cités ci-dessus, ce qui frappe le plus dans le film est cette notion de classes figées dans le temps, au contraire des personnalités de chacun par rapport aux épreuves qu’ils vivent. Emma et Anaïs, bien qu’elles étudient dans le même collège, ne se ressemblent en rien: elles n’écoutent pas la même musique, ne se destinent pas au même cursus scolaire, et viennent de milieux sociaux nettement différents. Emma semble venir de la petite ou moyenne bourgeoisie; Anaïs d’un milieu populaire voire prolétaire. Et au fil des années, si les personnalités évoluent, les strates sociales se figent, voire se cristallisent. Pas de cristallisation entre elles à ce sujet dans le film: simplement des points de rencontre par le montage durant des événements qu’elles suivent par le médium télévisuel en même temps. 

La séquence des élections présidentielles de 2017 en est le parfait exemple, entre la désillusion de Emma et de ses parents d’avoir pressenti un vote uniquement de barrage, et Anaïs qui semble avoir une préférence par opposition à l’actuel Président de la République, parce qu’il serait un « sale bourge ». De manière idoine, cette observation de deux classes sociales toujours rigide et inchangée vient se placer en opposition à l’avancée des âges des personnages: il subsiste un semblant de déterminisme social malgré la volonté de changer les chose. Cette fatalité n’est toutefois jamais contrecarrée, jamais subie, juste assumée et interprétée à de différentes manières par les deux jeunes filles. Le documentaire semble presque gagner en force par ce jeu de mise en temps de différentes caractéristiques qui structurent le devenir de ces adolescentes en dehors de leur scolarité. 

On peut toutefois regretter l’intervention programmatique d’images d’archives, ne provenant pas directement du documentaire mais d’enregistrements récupérés pour présenter les différentes attaques qui ont marqué cette génération de collégiens. Ces ajouts créent peut-être un ton beaucoup trop emphatique et lourd par rapport à l’amplitude souhaitée durant les 2h15 de film: il aurait peut-être été plus vertigineux de laisser ces attentats ou autres faits divers tragiques en hors-champ pour se préoccuper uniquement du trop rare point de vue des adolescents juste après ces événements. Ceci aurait sans doute été à la fois plus crucial et évocateur d’émettre une ellipse franche au montage et capter dans l’immédiateté ces enfants désarmés face à la crudité du monde, au lieu de rappeler au spectateur directement cette crudité.

Mais qu’importent ces petits soucis ennuyeux qui n’apparaissent que trois fois dans Adolescentes : Sébastien Lifshitz réussit le pari de marquer, par ces visages, cette constellation familiale et amicale autour de ses deux héroïnes, un pays qui change et ces nouvelles voix qui s’élèvent face au changement, dans les sphères publiques ou privées. Un grand bol d’air frais dans cette année 2020, autant qu’un film indispensable en ce début d’année. 

BANDE-ANNONCE

 

25 mars 2020 – De Sébastien Lifshitz.