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MATI DIOP | Interview

Dès son premier long-métrage, la réalisatrice franco-sénégalaise Mati Diop a décroché le Grand Prix au festival de Cannes 2019. Quelques jours avant la sortie de son Atlantique, « œuvre somme qui déploie ses ailes avec une grâce confondante », nous nous sommes entretenus avec une artiste en pleine conscience de son héritage, de la nécessité de « réparer », de l’ambivalence de son regard, avec cette détermination à porter à l’écran ces figures de femmes trop souvent invisibilisées.


Le personnage principal est une femme, vous avez été actrice notamment pour Claire Denis dans 35 rhums (2008), que donne-t-on de soi quand on a été de l’autre coté, et notamment comment avez-vous dirigée votre comédienne principale ?

Mati Diop : Merci beaucoup cette question, qui est très sensible. En effet, avoir été dirigée par une grande cinéaste comme Claire Denis est une expérience qui m’a beaucoup déplacée. Cela m’a permis de comprendre beaucoup de choses. Après tout ce qui fait partie du processus d’identification est assez difficile à définir. Je ne sais pas à quel point, depuis le stade de l’écriture, je me racontais à travers Ada. Ça semble évident comme ça, mais j’ai avant tout voulu écrire un personnage que j’ai détaché de moi, qui pour moi incarnait l’éveil d’une jeune fille, qui survit à la disparition de son amoureux, et dont cette expérience fait d’elle une femme. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que je parlais beaucoup de moi à travers ce personnage.

Comme c’est un premier long-métrage, j’aurais pu le faire en France, avec une héroïne blanche, française, mais je pense que j’ai eu envie que ma première héroïne au cinéma soit noire parce que j’ai décidé que c’était de ce coté là du monde que j’avais envie d’engager mon cinéma, et que j’avais envie de participer à l’émergence et à l’existence d’un cinéma tourné là bas, d’offrir au monde des personnages noirs. Parce que j’en ai moi-même manqué, plus jeune, j’aimerais qu’il y en ai plus, je ne supporte plus qu’il y en ai aussi peu.

Évidemment que je me raconte beaucoup à travers elle. En l’occurrence, j’ai eu la sensation que le cinéma africain d’une certaine façon était en train de disparaître des écrans, un cinéma comme celui de mon oncle, disparu très tôt et que j’ai à peine connu, mais qui incarne un certain cinéma africain. Quand j’ai décidé de faire des films, j’ai eu le sentiment de me retrouver au milieu d’un champ de ruines, avec tout à reconstruire. Je n’ai jamais endossé cette mission comme quelque chose de lourd ou d’un devoir un peu forcé. Cela a toujours été au contraire un choix personnel avec la conviction que, si je prolongeais ce geste, ce serait à ma façon, à partir de qui je suis moi, et que tout l’enjeu était d’être dans la continuité mais aussi en inventant à partir de moi-même mon propre cinéma.

J’ai eu envie que ma première héroïne au cinéma soit noire parce que j’ai décidé que c’était de ce coté-là du monde que j’avais envie d’engager mon cinéma…

J’ai été élevée par des femmes, par ma mère, ma grand-mère, j’ai vraiment évolué dans un environnement plutôt féminin avec des figures de femmes très fortes et très combatives, en particulier ma mère. J’ai plutôt vécu dans un contexte de femmes présentes et fortes, et d’hommes lointains et fantomatiques. Donc, évidemment qu’un premier long-métrage est comme une radioscopie de sa propre vie. Sans être capable de tisser forcément des liens précis mais c’est assez troublant, et on s’en rend compte très tard, au montage notamment. Mais en ce qui me concerne, c’était assez clair dès le départ.

L’étape des repérages a du être une expérience incroyable, composer ces images de l’Afrique auxquelles vous teniez particulièrement.

Absolument, c’est la période que je préfère dans la préparation, tout y est encore en devenir. Tout est encore possible, rien est encore trop tard. Le casting et la préparation, ce sont des moments de recherches. On n’est pas encore dans ce qu’il y a d’assez trivial dans le tournage où on doit respecter un planning, où on a trois heures pour mettre en scène quelque chose d’extrêmement difficile à faire.

Et j’adore les repérages parce que c’est tellement déterminant, j’adore les lieux, m’approcher de ce que va devenir les intérieurs des personnages, et c’est à ce moment qu’on choisit et ce qu’on laisse de coté, que tout commence à vraiment s’inscrire, se préciser, et je trouve que c’est presque plus dans ce que je décide de ne pas montrer que tout se joue. Surtout dans des endroits comme en Afrique, qui sont des endroits qui ont tellement été mal abordés, trahis, et mal représentés. Quand on tourne aujourd’hui un film en Afrique, en tout cas en ce qui me concerne, ce sont presque des mécanismes inconscients de déconstruction permanente.

 

Mati Diop récompensée à Cannes

Mati Diop récompensée à Cannes. Photo Madame Figaro

Dans mon cinéma, il y a énormément la nécessité de réparer ce qui a été mal représenté jusqu’à présent. Il y a presque une schizophrénie qui consiste à regarder à la fois le film avec un regard qui vient de là bas, ma part africaine, et en même temps cette part là est en permanence en dialogue avec un regard qui viendrait de l’extérieur, et de quoi il est fait, comment doit il prendre en compte le regard colonisé. 

La photographie a été un des outils coloniaux les plus puissants. Elle a été presque inventée à ce moment là et a participé à la possession de l’image de l’autre. Le film est tourné en Afrique et c’est indissociable de toutes ces questions post-coloniales. Il fallait, dans le film, éviter tout ce qui est un peu carte postale ou touristique, ou tourner et représenter l’espace intérieur. La représentation exotique de l’Afrique est pour moi ce qui est le plus terrible et fait du mal à beaucoup de gens, et moi comprise.

Une des conséquences de la colonisation c’est de faire en sorte que les populations aient honte de leur propre culture. Cela à cause du fait qu’elle a été dénigrée et tellement mal représentée. Quand je pense à la scène de mariage dans le film, je me dis que c’est une énorme responsabilité. Filmer une scène comme celle là, cela fait partie des rites importants d’une culture, et ça fait partie des choses qui ont été très abîmées. Comment filmer une scène comme celle-là ? Sans que cela devienne cliché, que cela soit suffisamment différent de l’idée qu’on s’en fait.

En terme d’influences dans le cinéma africain, avez-vous eu des références clés, outre celle bien sur de votre oncle Djibril Diop Mambety, ou au contraire avez-vous abordé le film libre de toutes images ?

Je ne me suis pas du tout construite avec le cinéma africain, dans mon adolescence les seuls films africains que j’ai vu sont ceux de mon oncle et ceux de Moustapha Alassane (réalisateur nigérien) qui a fait par exemple Le retour d’un aventurier, que j’ai beaucoup revu. il y a Yeleen (de Souleymane Cissé, réalisateur malien) qui m’a beaucoup plu quand j’étais jeune. Mais j’ai plutôt fui le cinéma africain à cette époque là, parce que ça m’attirait pas, j’étais mal à l’aise. Il dégageait une image qui m’angoissait un peu. Je n’étais pas attiré par ça, et les seuls films que j’ai pu voir et revoir et qui m’ont inspiré, qui me donnait l’impression d’être libre avec des regards qui me rassuraient, sont ceux que j’ai cité. Ce sont ces deux cinéastes là principalement, avec aussi Hailé Gerima, un réalisateur éthiopien, ceux de Med Hondo, acteur mauritanien que j’aime beaucoup et qu’on ne cite pas souvent. 

Comme enfant j’allais régulièrement au Sénégal et que les films de mon oncle ont été particulièrement impactant sur moi je n’ai pas eu le besoin de chercher ailleurs. Ma cinéphilie ne s’est pas construite autour du cinéma africain. C’est plus directement les endroits, les villes que j’ai recherché, plutôt que d’aller chercher tout ça au cinéma.

Ce n’est pas seulement une édition (de Cannes) qui était plus politique, même si évidemment il y avait de ça, mais aussi que le cinéma était revenu au cœur du sujet.

Atlantique sort début octobre, et lors de la rentrée littéraire début septembre est sorti un grand roman africain, Rouge impératrice de Léonora Miano. Sans mauvais parallèle, il semble y avoir des liens entre vos deux histoires. Avec deux personnages africains femmes, fortes, moteurs de leurs histoires et non pas des accompagnatrices…

Difficile d’en parler car je ne l’ai pas lu, mais j’ai lu beaucoup d’entretiens avec Léonora Miano, et surtout des textes qu’elle a écrit dans un recueil qui s’appelle L’impératif transgressif. Et c’est vraiment une voix qui compte beaucoup pour moi. Je n’ai pas encore découvert ses romans, mais ne serais-ce que les textes qu’elle a pu écrire sur certains sujets que j’ai pu lire m’ont tellement éclairé.. C’est formidable qu’avant même avoir pu lire ses romans elle représente déjà pour moi une voix qui va tellement m’enrichir. Je suis surprise qu’elle soit déjà aussi importante pour moi avant même d’avoir pu plonger dans son œuvre. Mais je crois que c’est quelqu’un de très puissant, dont la portée est très puissante. J’ai acheté le roman le premier jour de sa sortie, car quand j’ai entendu parler des thématique du livre, que je l’en ai entendu parler elle-même, j’ai tout de suite moi aussi senti des liens assez étonnants avec Atlantique. 

Cette édition du festival de Cannes où Atlantique a reçu le Grand prix me semble être une année particulière, plus politique que les précédentes. Comment avez vous vécu ce moment ?

Ce qui m’intéresse moi, au delà de comment je l’ai vécu, forcément bien en obtenant un tel prix pour mon premier long-métrage, c’est que cela se passe dans un ensemble de choses. J’ai pu accepter toute cette lumière et toute cette reconnaissance, ce qui n’est jamais simple, car à coté il y avait des films comme celui de Ladj Ly, Les misérables, premier long-métrage comme moi. Que ce soit un noir, français, d’origine africaine, même si le film est très différent du mien. Et même si c’est très différent, et que nos carrières n’en sont pas au même stade, être au coté de Justine Triet et Céline Sciamma, qui restent des cinéastes plutôt jeunes, des femmes.

Pour une femme, souvent, la liberté, l’autonomie, est un luxe qui se paye cher.

Je trouvais que dans le reste de la sélection les films étaient globalement bons. Pour moi ce n’est pas seulement une édition qui était plus politique, même si évidemment il y avait de ça, mais aussi que le cinéma était revenu au cœur du sujet. Moi même en tant que cinéaste je commençais à me désintéresser de Cannes parce que j’avais le sentiment que le cinéma n’était plus toujours au rendez-vous, surtout en compétition. Et quand là j’ai découvert le contenu du jury. Comme Kelly Reichardt, qui est pour moi une immense cinéaste, même si j’aimerais que ses films soient en compétition.

J’ai trouvé cette édition tellement importante, avec tellement de lignes qui ont bougé. Je suis très heureuse que ma propre histoire, la révélation de mon film, de mon équipe, d’un certain cinéma, d’une certaine géographie ait pu émerger au sein d’une édition aussi différente, et plus politique en effet, mais pas seulement sur les sujets, et sur l’approche. Je pense pas qu’il faille que les films soient récompensés pour leurs sujets, mais pour la manière dont on les traite. C’est là l’enjeu du cinéma, la forme, la mise en scène.

À un moment, une amie du personnage principal lui dit dans un dialogue magnifique, que si elle veut tout arrêter, son mariage, il est encore temps même si cela sera horriblement difficile. Est-ce une certaine façon un état des lieux de la condition féminine en Afrique et même au delà ?

Pour une femme, souvent, la liberté, l’autonomie, est un luxe qui se paye cher. Oui, qu’on paye très cher. Il y a des moyens d’y parvenir, mais être une femme libre, qui vit en accord avec ses envies et ses principes, oui ça se paye cher. Je ne sais pas si le mot luxe est approprié mais en tout cas ces situations là on un coût.


Propos recueillis par Florent Boutet pour Le Bleu du Miroir