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PROFIT

Glacial et calculateur, Jim Profit est un jeune cadre de l’entreprise Gracen & Gracen. Il effectue une série de coups bas à ses collègues pour accroître son pouvoir dans cette grande société américaine. Mais Jim Profit est-il si parfait ? Ne cache-t-il pas lui-même de lourds secrets ?

DÉRIVES D’UN SYSTEME PARFAIT

Qu’est-ce qu’investir en bourse ? Est-ce un simple achat d’actions ? Quels seraient les moyens de comprendre le bon moment pour acheter ou revendre ses parts ? Le milieu financier a été décrypté dans nombre d’articles, notamment sur Internet depuis la crise des subprimes de 2007. Aujourd’hui, miser sur les hautes entreprises n’est plus la seule donnée quantifiable ; ce qui compte désormais est d’investir dans les indices complexes de peur de l’effondrement et les produits dérivés – pour faire simple, les paramètres de risque, valeurs immatérielles influençant ultérieurement les marchés internationaux. Pourtant, il y a plus de quinze ans, la série Profit avait à son insu anticipé ces déboires. Elle met en exergue les vertus robotisées d’un capitalisme qui ne pense que par acquisition et par valeurs numéraires, et son protagoniste au nom bien senti en est bien plus qu’un symbole.

Profit fonctionne grâce à la peur et l’incertitude. Elle fait ronronner de manière acerbe les sentiments les plus pervers et vicieux des êtres humains dans une ambiance noire qui n’a jamais été aussi dévitalisée, contaminée par la culture du résultat. Jim Profit, anti-héros dont les variables sont désormais de « perdre » ou « gagner » au lieu de « faire le bien » ou « faire le mal », ne mise jamais contre la société pour laquelle il travaille. Il ne fait que parier sur les dérivés de chaque membre haut placé de son entreprise. A l’instar des indices boursiers, il spécule non pas sur les capacités mais sur le risque d’émotions que peuvent retenir ses supérieurs dans l’optique de les évincer du pouvoir pour son propre bénéfice. Entre un PDG malheureux dans son couple, son vice-président alcoolique et mesquin et une responsable de la sécurité casse-cou, cet ingénieux self-made man possède un sens inouï de la manipulation lui permettant de passer sans cesse entre les mailles du filet. Il joue de la peur, de la rancœur et du peu d’humanité qui reste de ses confrères dans le but de semer la paranoïa et parvenir à ses fins. Pour ce faire, les paramètres qui règlent ces cols blancs n’existent que par les seconds rôles qui gravitent autour d’eux. 

Femmes, frères, amis, maîtresses : ces personnes sont en permanence les moteurs des intrigues. Candides et éloignés de cette bulle économique qui ne dort jamais, ils sont les tenanciers d’un hors-champ loin de l’argent. Jim exploite ces personnages pour provoquer l’ire de ceux qu’il envie professionnellement. Les actants in fine se confessent sur des événements parfois sordides et hélas d’actualité (harcèlement sexuel, pédophilie, trafic en tous genres…), devant leurs proches solidement influencés par le marionnettiste Profit. Devant son écran, le spectateur quant à lui jubile. L’amplification du malaise associée à la retenue d’un show qui ne se laisse piéger par aucune emphase rend l’ensemble très clinique et dérangeant. Les sourires gênés se comptent bien plus que sur les doigts d’une main devant tant d’obscénité.

UNE FAMILLE EN OR

Au-delà de ces mécaniques de trahison et manipulation, le noyau des huit épisodes gravite autour de l’omniprésent esprit de famille. L’entreprise Grace & Gracen (surnommé G&G) pour laquelle travaille le protagoniste se considère comme une grande famille, lui qui n’a pu survivre que dans un carton à cause d’un père violent qu’il assassina. Cette nébuleuse familiale n’est pourtant tenue que par l’argent Roi, définissant cruellement chaque rouage pour le meilleur (la réunion familiale pour éviter une OPA hostile) comme pour le pire (le trafic et le détournement de fonds). Même l’acariâtre belle-mère de Jim, dont il pensait s’être débarrassé, gagne en intérêt lorsqu’elle commence à se fondre dans ce moule merveilleux du monde des affaires. Si elle ne pense pas en chiffres et en variables, elle ne réfléchit que par l’intérêt et la domination d’autrui. Un savoureux jeu de dupes s’engage autour d’un microcosme qui se resserre au fil des épisodes. 

Pourquoi revenir aussi tard sur Profit alors qu’une seule saison n’a vu le jour ? Vous l’avez compris, la série est précurseur d’un ensemble de points qui, reliés entre eux, n’ont fait que complexifier les relations professionnelles quitte à les aliéner. Que Jim Profit soit passé d’ermite vivant dans un carton à regarder la télévision à grand magnat de l’une des entreprises (fictives) les plus cotées des États-Unis renvoie à ces nouveaux investisseurs américains des années 1990 partis de rien, qui n’ont jamais voulu interrompre leur croissance quitte à saturer le marché. L’absence de deuxième saison pour une multitude de raisons n’entrave en rien la conquête complète de cet homme sans foi ni loi, dont on ne saura jamais vraiment quel est son passé. 

C’est par ailleurs ce qui anime un certain mysticisme : tout ce background présenté et introduit en amont par la force de la parole (il n’existe aucun flash-back, seulement des informations transmises d’un personnage à l’autre) est-il réellement le passé de Jim Profit ? A-t-il lui aussi des paramètres défaillants? Son marché personnel, fait d’informels échanges de bons procédés, pourrait-il connaître un point de non-retour ? Il faut savoir que le spectateur entretient dès le pilote un rapport de connivence avec lui. Il est dans la majorité des cadres, mais aussi en voix off et par l’intermédiaire de passages où il brise le quatrième mur.  Il ne lâche personne d’une semelle et vampirise les affects. Certes, les scènes ne sont pas présentées sous son regard mais toujours par rapport à des initiatives qu’il a pu prendre précédemment.

Le spectateur est pris en étau entre ce qu’il découvre en même temps que les personnages et la personnalité calculatrice d’un protagoniste dont on sait immédiatement qu’il gagnera. Rien n’est jamais montré par hasard, rien n’est dû à de la chance ; et la description très littéraire de ses actions en voix off en font un personnage romanesque, à la lisière entre deux strates de récit : celle qui nous est donnée à voir en spectacle et celle qui nous interroge sur notre propre rapport au format mordant qui nous est donné de voir. Quitte à conclure la série avec la même morale que Jim : business is business.


Disponible sur Prime Video 


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