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PRÉCIEUSE(S)

En adaptant « Les Précieuses ridicules » avec ses élèves, Cécile pensait réhabiliter les Précieuses, ces premières féministes du 17e siècle, injustement oubliées. Elle n’imaginait pas que ce projet la conduirait à sortir de sa propre invisibilité.

CRITIQUE DU FILM

La charge satirique que Molière dirige contre le mouvement des Précieuses et la bourgeoisie féminine qui le compose dans Les Précieuses ridicules constitue-t-elle une simple moquerie des affects et des excès langagiers, ou bien une manière plus insidieuse de ridiculiser toute tentative d’émancipation féminine, alors même que celle-ci demeure enfermée dans un rôle essentiellement décoratif ?

Cette interrogation anime, dans ce documentaire, les débats passionnés d’une jeunesse chez qui une lecture plus égalitaire du monde s’est imposée comme une évidence réflexive. Une génération pour laquelle la représentativité médiatique et culturelle des femmes n’est plus perçue comme un combat marginal, mais comme une exigence fondamentale et naturelle.

Il ne s’agit pourtant pas de juger une œuvre de 1659 à l’aune exclusive de sensibilités contemporaines, l’enjeu se situe davantage dans la manière dont nous choisissons aujourd’hui de représenter, de transmettre et de faire résonner ces textes anciens auprès d’un public radicalement différent de celui auquel Molière s’adressait. C’est précisément dans cet écart temporel et idéologique que semble initialement s’inscrire Précieuse(s) de Fanny Guiard-Norel.

Précieuses

Le film prend pour point de départ ce décalage fécond en donnant la parole à Cécile, professeure de théâtre dans un lycée parisien. Au fil d’une année scolaire, elle engage sa classe dans un travail de réappropriation des Précieuses ridicules, accompagnée par diverses interventions de spécialistes issus de champs disciplinaires variés. Ces apports nourrissent et guident les réflexions foisonnantes des élèves, révélant la vitalité, la complexité et les contradictions de leurs regards sur l’œuvre, sur le langage et sur les rapports de pouvoir qu’elle met en scène.

Mais progressivement, le projet pédagogique se double d’un mouvement plus intime. À travers ce travail collectif, Cécile s’engage elle-même dans un processus d’émancipation personnelle. La perte de sa jambe, à la suite d’une amputation, l’a contrainte à repenser en profondeur son rapport au monde, à son corps, à la féminité et à la visibilité sociale, à la fois en tant que femme et en tant qu’enseignante. La mise en place de ce projet scolaire devient alors l’occasion d’un réapprentissage : celui de la confiance, du désir de se montrer, et d’une réconciliation avec un corps longtemps tenu à distance. Soutenue par l’énergie, la spontanéité et la liberté de pensée de ses élèves, elle parvient peu à peu à dépasser ses propres biais et à retrouver une forme d’élan vital.

Dès lors, Précieuse(s) semble moins s’attacher à une réflexion politique et esthétique véritablement collective qu’à l’odyssée introspective d’une femme en reconstruction. Ce glissement interroge : quelle place reste-t-il pour les jeunes personnalités qui composent cette classe, lorsque chacune d’entre elles porte en elle une trajectoire singulière, parfois heurtée et toujours digne d’attention ?

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Qu’en est-il de cette élève malentendante, dont la langue maternelle n’est pas le français, et qui rêve pourtant de devenir actrice, manifestant un enthousiasme irréductible dès qu’il est question d’émancipation féminine ? De cette autre élève pour qui les figures masculines autoritaires de la pièce font écho à sa propre condition de jeune femme cherchant à s’affirmer au sein d’un cadre familial strictement patriarcal ? Et, plus largement, de l’ensemble de ces individus à part entière qui composent le théâtre vivant qu’est cette classe. Ne méritent-ils pas, eux aussi, leur propre émancipation, leur récit singulier, leur odyssée personnelle ?

Précieuse(s) choisit un point de vue, et avec lui une lumière. Ce qu’elle éclaire existe pleinement et tend à prendre le pas sur ce qu’elle ne fait qu’effleurer, pourtant vibrant et digne d’attention. Des voix, souvent marginalisées, que l’on aurait aimé entendre davantage, laissant au spectateur le soin d’imaginer les récits qui n’ont pas encore trouvé leur place.

Bande-annonce

18 mars 2026 – De Fanny Guiard-Norel