LES SABLES DU KALAHARI
En Afrique du Sud, un petit avion transportant sept personnes s’écrase dans le désert du Kalahari. Les survivants n’ont pas le choix : pour survivre, il va falloir s’entraider. Mais lorsque les vivres commencent à manquer, les plus bas instincts des uns et des autres refont surface…
Critique du film
Le réalisateur américain Cy Endfield — également inventeur, écrivain et magicien, partageant avec Orson Welles une passion pour les tours de cartes — débute sa carrière aux États-Unis, où il signe des œuvres marquées par une grande noirceur, comme Corruption ou Fureur sur la ville. Contraint de s’expatrier au Royaume-Uni au début des années 1950, en pleine période du maccarthysme, en raison de sympathies communistes qui lui sont reprochées, Endfield poursuit néanmoins une filmographie tout aussi solide. Il réalise notamment Train d’enfer, L’Île mystérieuse d’après Jules Verne, avec les effets spéciaux de Ray Harryhausen, ou encore Zoulou, sans doute son film le plus célèbre, avec Michael Caine et Stanley Baker. Cy Endfield collaborera d’ailleurs à plusieurs reprises avec ce dernier, acteur familier du cinéma de Joseph Losey, avec lequel il tournera quatre films.
Tourné en 1965, Les Sables du Kalahari appartient à cette catégorie de grands films d’aventure capables du tour de force d’être à la fois haletants, sans temps morts, et de véritables réflexions morales et philosophiques, sans jamais se montrer prétentieux. À l’image de certains films de Robert Aldrich — la comparaison s’impose d’autant plus que Le Vol du Phénix partage un point de départ similaire, celui d’un crash d’avion dans le désert — le film mêle drame humain, questionnements existentiels et récit d’aventure pur.
Adapté d’un roman de William Mulvihill, Les Sables du Kalahari suit les péripéties d’un petit groupe composé de cinq hommes et d’une jeune femme, livrés à eux-mêmes dans une zone désertique d’Afrique du Sud après l’atterrissage en catastrophe du bimoteur qui les transportait. Confrontés à une chaleur suffocante, à une nature hostile, à la faim et à la soif, les protagonistes tentent de s’organiser pour survivre en attendant d’hypothétiques secours. Dans un premier temps, instinct de survie et solidarité font bon ménage : des solutions sont trouvées pour s’abriter et se nourrir. Mais à mesure que la situation s’éternise, que les vivres menacent de manquer et que la présence d’une seule femme attise les convoitises, les plus bas instincts se réveillent. L’homme peut alors devenir aussi sauvage et sanguinaire que les babouins qui rôdent autour de leur campement improvisé.

Les Sables du Kalahari dresse ainsi un portrait contrasté de l’âme humaine, capable d’offrir le meilleur — empathie, solidarité — comme le pire — violence exacerbée, prédation sexuelle — tout en réservant plusieurs surprises quant à la psychologie de ses personnages. Le personnage incarné par Stanley Baker pourrait d’abord apparaître comme un pochard, un simple ivrogne dont la lucidité serait noyée dans l’alcool, tandis que le chasseur interprété par Stuart Whitman semble être l’homme providentiel. Mais très vite, le réel fissure ces apparences et les masques tombent. La radicalité du film, qui n’exclut pourtant pas une forme d’espoir — on devine clairement de quel côté penche le cœur de Cy Endfield — explique sans doute l’accueil assez froid qui lui fut réservé à sa sortie.
À cette dimension psychologique, travaillée mais jamais didactique, s’ajoute l’aspect purement divertissant du film d’aventure. De ce point de vue également, le spectateur n’est pas en reste. La mise en scène se révèle brillante, la photographie magnifie l’hostilité des paysages et la violence de la nature. Aucun temps mort ne vient plomber les deux heures du film, et les effets spéciaux n’ont étonnamment pas pris une ride près de soixante ans après le tournage. Certaines scènes, notamment celles impliquant les babouins, restent particulièrement impressionnantes — précisons que le plus grand respect fut accordé aux animaux et qu’aucun ne fut blessé, ce qui n’allait pas toujours de soi dans les productions de l’époque.
Avec ses prises de vues magnifiques, son refus de toute concession — la scène finale demeure hallucinante — Les Sables du Kalahari s’impose comme une rencontre réussie entre film d’aventure et drame existentiel, et comme une œuvre à redécouvrir, à l’image de l’ensemble de la filmographie de Cy Endfield.






