LA RÈGLE DU JEU
Accueilli en héros à l’aéroport du Bourget, l’aviateur André Jurieux est pourtant écœuré. Lui qui vient de traverser l’Atlantique dans le seul but d’impressionner la belle Christine de La Chesnaye est dépité de ne pas la trouver à son arrivée.
Critique du film
André Jurieux, aviateur émérite, a réussi un exploit — un record de traversée de l’Atlantique — par amour pour la noble Christine de La Chesnaye, qui n’a pas daigné se déplacer. Profondément blessé, le jeune Jurieux laisse éclater sa déception et sa rancœur au micro d’une journaliste venue l’interviewer. Octave, ami de Jurieux et intime de Christine, s’arrange pour que le héros du jour soit invité chez celle qu’il aime, dans une propriété en Sologne, où doit notamment se dérouler une grande partie de chasse réunissant des dizaines d’invités.
Réalisé entre La Bête humaine et L’Étang tragique, mais surtout entre les accords de Munich et le début de la Seconde Guerre mondiale, La Règle du jeu est inspiré à Jean Renoir à la fois par son désir de revenir au classique et à la simplicité après le naturalisme de La Bête humaine — d’après Émile Zola — et par le théâtre d’Alfred de Musset, en particulier sa pièce Les Caprices de Marianne. De théâtre, il est d’ailleurs souvent question dans La Règle du jeu : comme chez Musset, un homme est tué à la place d’un autre ; comme chez Molière, les serviteurs et les bonnes n’ont pas leur langue dans leur poche ; comme chez Marivaux, les jeux de l’amour et du hasard gouvernent les êtres ; et comme chez Beaumarchais, l’œuvre annonce une révolution à venir ou une guerre imminente. On y trouve également une scène de travestissement — notamment en squelettes — et une fin qui ramène, par son dispositif et sa mise en scène, au monde du théâtre.

Jean Renoir s’est exprimé plusieurs années après la sortie du film pour évoquer la déception et la blessure que lui causa sa réception par un public en partie vindicatif, voire haineux — un spectateur tenta même d’y mettre le feu lors d’une projection. Il s’agit pourtant d’une œuvre magistrale, d’une infinie richesse formelle et thématique, heureusement réhabilitée quelques années plus tard, notamment par des critiques comme François Truffaut. Jean Renoir voulait y décrire une société et une classe qu’il jugeait « pourries », pour reprendre ses propres termes. Sa vision de l’être humain, faite de veulerie et de cynisme, s’avère d’une lucidité décapante. Et si un homme doit en subir le châtiment, c’est un innocent qui se retrouve sacrifié.
Porté par des dialogues étincelants et par une distribution impeccable — citons notamment, aux côtés de Jean Renoir, Nora Gregor, Roland Toutain, Marcel Dalio, Julien Carette, Paulette Dubost ou encore Gaston Modot — La Règle du jeu innove par l’usage d’une profondeur de champ alors rarement exploitée, offrant des scènes inoubliables. Comme dans une pièce de théâtre, les portes claquent, les poursuites et les rebondissements s’enchaînent sans laisser de répit au spectateur. Au divertissement s’ajoute une charge féroce contre un monde cruel et mortifère.

Impossible de tout dire ou de tout écrire sur ce film d’une puissance inégalable, tant son histoire fut chaotique. Film maudit, conspué à sa sortie et en partie détruit par des bombardements, puis célébré tel un phénix renaissant de ses cendres pour rejoindre le panthéon du cinéma, La Règle du jeu a connu un parcours aussi riche que singulier. Classé régulièrement parmi les plus grands films de l’histoire du cinéma, aux côtés de Citizen Kane ou de La Nuit du chasseur, La Règle du jeu demeure une œuvre essentielle, près de quatre-vingt-dix ans après sa sortie. Une comédie humaine qui dissimule son désespoir derrière une maîtrise technique et une réussite plastique exceptionnelles. Jean Renoir parlait d’un « drame gai » ou d’une « fantaisie dramatique » : légèreté et gravité s’y conjuguent dans un esprit profondément humaniste. Il y est question de lutte des classes, de marivaudages, d’amour romantique et de trahison, mais aussi de racisme et d’antisémitisme.
Parmi les films considérés comme des classiques, certains se voient une fois dans une vie ; d’autres se revoient inlassablement, à mesure que l’on découvre ce que l’on n’avait pas compris, ce que l’on était trop jeune ou trop naïf pour saisir. La Règle du jeu appartient incontestablement à cette seconde catégorie.






