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VALÉRIE DONZELLI | Entretien

Quelques jours avant la sortie de Marguerite et Julien (programmée le 2 Décembre prochain), nous avons rencontré la réalisatrice Valérie Donzelli pour évoquer son dernier long-métrage, tant décrié à Cannes et pourtant truculent de créativité et de poésie… 

Au-délà du tabou sociétal que représente l’inceste, on a le sentiment que vous peignez l’amour comme une malédiction, une mauvais sort jeté sur ces deux jeunes châtelains qui ont le malheur de naître dans la même famille… L’amour conduit-il à la perte ?  

Valérie Donzelli : L’amour c’est la perte de soi, l’amour nous transpose dans l’autre. On n’est plus seuls à partir du moment où l’on aime quelqu’un. C’est à la fois quelque chose que l’on subit, comme une maladie. Il y a quelque chose de complètement irrationnel dans ce sentiment. Qu’est-ce qui fait qu’on aime quelqu’un ? C’est une question insoluble. En même temps, l’amour peut aussi être un remède. C’est ce qui me fascine, ce qui m’intéressait d’explorer.  

Est-ce que faire de Marguerite et Julien un conte fantasque et sensoriel était une façon de prendre le spectateur à contre-pied, de vous affranchir de la présence spectrale de François Truffaut qui devait initialement le porter à l’écran ?  

V. D. : La dimension du conte et la transposition dans un passé imaginaire – et donc absolument pas réaliste – étaient un moyen d’aller flirter plutôt du côté de Demy que de Truffaut, de m’en démarquer davantage. Mais je crois n’avoir jamais ressenti cela comme un obstacle, un poids. Je n’avais surtout pas envie de faire une reconstitution historique. De plus, de nos jours, nous n’avons plus de peine de mort, de royauté. Et pour que cela se déroule en France, la seule solution qui m’apparaissait était d’inventer un monde fictif. Et le conte m’a permis cela. En flirtant avec les codes de celui-ci, je pouvais aborder ensuite mon histoire vraie. L’histoire de Marguerite et Julien n’est pas une légende. Ils ont existé. Mais on en a fait une légende.

Vous évoquiez Jacques Demy, votre film disposerait presque de tous les éléments pour en faire une comédie musicale… 

V. D. :  C’est drôle que vous me fassiez cette remarque car Marguerite et Julien a été écrit dans l’idée que ce serait une comédie musicale. J’avais écrit 14 chansons. Au fur et à mesure, les chansons ont commencé à disparaître. Pour le coup, la référence à Demy restait trop importante. Une histoire d’inceste, transposée dans un conte, avec des chansons… C’était très compliqué pour moi. Peau d’Âne est un film que j’adore… Et finalement, ce n’était pas la solution pour moi de rester là-dessus. Les chansons ont en revanche été une étape de travail. Naturellement, elles ont progressivement disparu. C’est resté l’inconscient du film. Quand Jérémie (Elkaïm) l’a vu pour la première fois, il m’a dit que c’était un très bel opéra. C’est vrai qu’il y a cette prépondérance de musique. Le rythme du film est bercé par cette espèce d’opéra, d’autant qu’il est très peu dialogué…

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Comment avez-vous construit cette identité visuelle ? Comment avez-vous décidé de raconter cette tragédie sous cet angle-là plutôt que celui de la simple illustration d’un fait divers ?

V. D. : Lorsque j’ai appris que l’histoire de Marguerite et Julien était un fait-divers, datant du Moyen-Âge et s’étant déroulé dans le Cotentin, j’ai effectué quelques recherches sur internet et je n’ai rien trouvé. Hormis deux livres écrits par des habitants de la région, il y avait très peu d’informations sur eux. Je n’avais donc quasiment que le scénario de Jean Gruault. Aujourd’hui, Marguerite et Julien De Ravalet ont leur propre page Wikipedia, ils sont quelque part redevenus les légendes qu’ils étaient à l’époque.

D’ailleurs, c’est amusant que le film sorte le 2 décembre 2015, alors qu’ils sont morts le 2 décembre 1603.

On retrouve dans votre cinéma une mise en scène toujours singulière, un souffle créatif. C’est d’autant plus prégnant dans celui-ci, avec des emprunts au théâtre, au mime, avec également une mise en abîme tandis que l’histoire de Marguerite et Julien est racontée dans un dortoir de filles… Etait-ce une façon de renforcer le mythe ? 

V. D. : Ce qui m’amusait était que le film soit raconté par des orphelines. Je souhaitais avoir des narratrices. Le plus souvent, ce sont des hommes qui héritent de ce rôle. D’une certaine façon, c’était un clin d’oeil à la modernité du personnage de Marguerite. 

Mais l’option de cette narration par les jeunes filles me permettait aussi d’inventer ce monde imaginaire, et de jouer avec la vérité et la rumeur. Qu’on s’embarque dans le livre d’images, dans le théâtre avec le decorum du château, des grands paysages… Et puis cela permettait de s’autoriser toutes les fantaisies : il pouvait y avoir à la fois des carrosses et des voitures, les hélicoptères, l’électricité… J’avais envie de récréer un univers sans me poser de limites.   

Je crois que j’aspirais à faire une tragédie…

Il est surprenant de retrouver Yuksek, un artiste plutôt connoté electro, pour la partition sonore. Comment s’est préparé cette collaboration ?

V. D. : J’avais utilisé un morceau de Yuksek dans La guerre est déclarée. Il avait été touché de voir que je l’avais utilisé dans ce film qu’il aimé. Par la suite, Jéremie (Elkaïm – ndlr) l’a croisé à plusieurs reprises et il m’a dit conseillé de le rencontrer. Lorsque j’ai fait le film, j’ai fait une sorte d’appel d’offre où j’ai proposé à plusieurs compositeurs que j’appréciais d’illustrer le film. Dont Yuksek. Il a aimé le scénario et m’a proposé un thème qui collait parfaitement. Même s’il fait plutôt de la musique electro, il vient d’une formation classique. Il avait donc un large spectre de création et la musique qu’il m’a proposé correspondait idéalement avec l’univers du film. 

L’alchimie qui se dégage entre Anaïs Demoustier et Jérémie Elkaïm est assez frappante… Si l’on devine la complicité que vous avez avec Jérémie et l’évidence à ce qu’il incarne Julien, comment Anaïs est-elle devenue Marguerite ?

V. D. : Anaïs était la meilleure pour ce rôle. J’ai du chercher Marguerite. Par le biais de castings, j’ai rencontré plusieurs actrices et en voyant ses essais, ce fut une évidence. J’étais surprise de voir la ressemblance entre eux deux, c’est assez frappant ! On pourrait vraiment les imaginer frère et soeur.  

On vous connaissait plutôt facétieuse dans vos précédents films, et résolument optimiste en dépit de thèmes difficiles comme dans La guerre est déclarée. On découvre dans Marguerite et Julien une autre facette de votre personnalité, avec ce qui s’apparente à une véritable tragédie… 

V. D. : Je crois que j’aspirais à faire une tragédie. Raconter cet amour et la liberté de celui-ci qui les conduit à la mort…  

Réalisateur, comédie, photo… Votre actualité a été assez polyvalente ces derniers temps. Où a-t-on le plus de chances de vous retrouver prochainement ?

V. D. : J’ai envie de continuer à réaliser des films. Et il est fort probable que je joue dans mon prochain… D’ici là, je serai dans Les chevaliers blancs de Joaquim Lafosse (sortie en salle prévue pour le 20 Janvier 2016) aux côtés de Vincent Lindon et Louise Bourgoin. 

Propos recueillis et édités par Thomas Périllon pour Le Bleu du Miroir
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Entretien réalisé à Paris, le 24 Novembre 2015.

Remerciements : Valérie Donzelli, Gustave Shaïmi, Tony Arnoux, Léa Ribeyreix



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