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SYLVAIN PERRET & JEAN-PIERRE DIONNET | Interview

Co-édité par Badlands et Carlotta, le premier ouvrage de Sylvain Perret, notamment responsable éditorial pour Gaumont Vidéo et fondateur d’1Kult, se consacre à l’émission Cinéma de quartier, programme diffusé sur Canal + de 1990 à 2007 et animé par Jean-Pierre Dionnet. Un rendez-vous cinéphilique vite devenu culte qui justifiait largement la rédaction de ce livre très documenté et précis, témoignage d’un cinéphile averti et passionné. Nous avons eu l’occasion de rencontrer l’auteur Sylvain Perret et Jean-Pierre Dionnet afin d’évoquer Une histoire du cinéma de quartier, mais aussi le cinéma et la cinéphilie de façon plus générale. 

LBDM : Quel a été le déclencheur de votre entrée en cinéphilie ?

Jean-Pierre Dionnet :  Je m’en souviens bien, le premier fim sur grand écran, c’était à Livry Gargan et c’est La Charge des tuniques rouges et ensuite c’est au Gaumont Palace et c’était Ben Hur. Je voyais déjà des films à la télé, mais ça ne me faisait pas pareil.

Sylvain Perret : J’étais en cinquième, en 1995 ou 1996, il y avait une collection Kiosque. Il y avait une collection Hitchcock. A l’époque je ne connaissais pas l’histoire du cinéma, c’était un plaisir immédiat. Le premier numéro c’était Les Oiseaux, je prends la cassette et là j’ai commencé à vraiment m’intéresser. L’histoire du cinéma. Mais il y a d’autres films comme Niagara. 

Quels sont les passeurs qui vous ont donné envie de transmettre à votre tour votre passion pour le septième art ?

JPD : Je dois avoir dix ans et à l’époque il n’ y a qu’une seule chaîne et le premier ciné-club  est présenté par un vieux monsieur dont je ne sais pas qu’il a été metteur-en-scène. Il s’appelle Marcel L’Herbier et présente un vieux film du cinéma fantastique. Mes parents me disent que ce n’est pas pour moi. Je me cache toutes les semaines sous la table de la salle à manger. Impossible que mes parents ne me voient pas. Mais ils font comme si et je découvre La Bête à cinq doigts, La Chose d’un autre monde et là je m’en prends plein la gueule… J’ai très très peur de La Bête à cinq doigts, de La Chose d’un autre monde. Sauf quand on la voit à la fin. 

SP : Jean-Pierre Dionnet tout simplement. 

Sylvain Perret, dans votre ouvrage Une histoire de cinéma de quartier, vous faites un inventaire de tous les films qui ont été diffusés dans cette émission et dans Quartier Interdit. On est surpris de l’éclectisme des films diffusés. Personnellement, je me souvenais surtout des péplums, des fims de vampires ou des films asiatiques. Je ne me souvenais pas du cycle Jean-Pierre Melville, par exemple. Comment a commencé l’idée d’un tel ouvrage ?

SP : Tout a commencé par la liste des films. Pour un cinéphile, un passionné – qu’il s’agisse de littérature ou de musique – la liste permet de donner un sens à ce qui paraît irrationnel. Surtout quand on est boulimique de films. Quand j’ai découvert l’émission, j’ai vu certains films, certains épisodes de l’émission en piochant, mais au moment de Melville, j’ai vraiment accroché, car je l’avais découvert quelques mois avant. Il y en avait onze autres que je n’avais pas vus. A partir de cette liste se sont enchaînées recherches et rencontres avec Jean-Pierre Dionnet. Et d’autre personnes qui ont participé aux émissions qui m’ont donné des compléments d’informations. 

Au début de cette émission, il n’y avait pas encore Internet, c’était une véritable aventure, une chasse aux trésors pour retrouver des pépites, des raretés. 

JPD : On s’habitue assez vite à la rareté. A l’époque, on se déplaçait jusqu’à Londres ou à Bruxelles pour voir une scène de plus dans un film. Parfois c’était pour cinq minutes de plus. Quand on voyait une scène inédite des Chevaliers du démon avec trois femmes qui se trémoussent sur une table, on disait « Tu n’as pas vu la scène sadienne ? ». C’était surtout pour justifier le voyage. La séquence sadienne, ça ne valait pas le coup d’aller à Bruxelles pour ça. Pour les droits, c’était parfois très compliqué. En Italie, notamment. En Allemagne, c’était plus organisé, en Angleterre aussi. On a frôlé la catastrophe, une fois avec un film qui a failli être déprogrammé car on n’avait pas le matériel. Et ça s’est réglé la veille ou le jour-même. On a eu de la chance en général. Mais quand on demandait les droits à des interlocuteurs, certains prétendaient les avoir alors que c’était faux. Ou d’autres disaient les avoir et s’arrangeaient pour les voir après ou contacter ceux qui le savaient réellement. On a souvent eu ce qu’on voulait avec Carlos Sylva.

SP : Toutes les personnes que j’ai rencontrées pour cet ouvrage m’ont parlé de Carlos Sylva. C’était la première fois que j’entendais parler de lui. Un personnage truculent.

L’émission est née à un moment où apparaissaient des revues comme Starfix qui cassait le côté élitiste de la cinéphilie. Aviez-vous conscience de donner leurs lettres de noblesse à des films parfois peu estimés jusque-là par la critique ?   

JPD : Il y avait Starfix, bien sûr, mais aussi des numéros spéciaux de Métal Hurlant : un spécial Conan, par exemple. Il y avait une équipe peut-être plus uniforme chez Starfix, alors que chez Métal Hurlant c’était plus disparate. Olivier Assayas faisait vraiment le cinéma quand il était critique chez Métal Hurlant. C’est lui qui m’a fait aimer Eastwood. Il avait une écriture très fine, très belle. Il ne surestimait pas le lecteur mais allait très loin dans l’analyse. Sinon, on n’avait pas conscience de changer le regard du spectateur sur les films. J’avais fait l’émission presque par opposition à Eddy Mitchell. On était allé avec son ami Gérard Jourd’hui à Nashville et on a commencé à parler de son émission La Dernière séance et je lui ai dit : « ce serait génial de passer tel film en cinéma italien, etc… » et il m’a répondu : « tel film anglais, d’accord, parce qu’il y a la Hammer, mais pas italien. » Je lui parle de Sergio Leone. J’aime ses films. Mais Eddy Mitchell, non. 

Ce qui est notable aussi dans cet ouvrage, c’est l’hommage rendu aux collaborateurs de l’ombre de cette émission.  Suffisamment rare pour être souligné. Vous parlez d’Anne Vincendeau, de Patrice Verry, par exemple…

SP : J’aurais même dû souligner encore plus le rôle d’Anne Vincendeau.

JPD : Elle a été la cheville ouvrière la plus importante de l’émission. Comme elle était comptable par ailleurs, elle rappelait à l’ordre, faisait respecter les délais avec l’exactitude d’un chef de gare. On avait à l’époque un budget comme il n’y en aura plus pour restaurer un film pour la télévision. Retrouver les couleurs d’origine du Comte de Monte Cristo, la version avec Jean Marais, ça demandait beaucoup d’argent par exemple…Sur une copie 16 transférée sur du 35. Un mois de budget rien que pour ce film. Une des meilleures versions de cette histoire. On se focalise trop souvent sur les bons côtés du personnage.

Vous parlez de films que vous regrettez de n’avoir pas pu diffuser, par exemple des Fernando Di Leo ou des Elio Petri.  C’était pour des raisons de droits ?  Ou par manque de temps ?

JPD : J’avais le feu vert d’Alain De Greef pour ces films, mais je ne me souviens plus de la raison. Il a des films comme Salo ou les cent vingt jours de Sodome que j’étais persuadé d’avoir diffusé et en fait, non !

SP : Pour revenir sur la programmation, elle a évolué avec le temps également. Au début, il y avait beaucoup de péplums. Dans les interviews que j’ai lues dans les journaux télé ou Le Cinéphage, il y a la remise en cause de la programmation. Il y a eu la mode du western spaghetti, puis il y a l’impression d’en avoir fait le tour.

JPD : Par exemple en Italie, il y avait plein de films de cape et d’épée que je n’ai pas pu récupérer. Il y en avait vraiment beaucoup. Il y avait un film de Renzo Rossellini, le fils de Roberto Rossellini, qui était formidable. Il y avait des vagues, avec l’idée de ne pas lasser les gens. 

J’aurais tendance à défendre les plateformes. On y trouve parfois des documentaires formidables, comme celui sur William Holden par exemple.

La liberté que vous aviez sur Canal+, c’était lié à l’audimat ou il y avait une véritable estime pour l’émission ?

JPD : L’audimat ne comptait pas tant que ça. On me faisait confiance. C’était plus le taux de satisfaction qui comptait. Mais quand j’apprenais que Joe Caligula de José Bénazéraf rassemblait 300 000 spectateurs, j’étais comblé.

Autrefois pour se forger une culture cinématographique, il y avait essentiellement le cinéma et la télévision. Maintenant, il y a le support physique – qui connaît malheureusement un certain déclin – et les plateformes.  Quels sont pour vous les deux ou trois canaux principaux pour satisfaire sa cinéphilie ?

JPD : J’aurais tendance à défendre les plateformes. On y trouve parfois des documentaires formidables, comme celui sur William Holden par exemple. J’ai des copains qui ont testé toutes les plateformes les unes après les autres. On ne peut pas toutes le savoir en même temps, ça coûterait trop cher. Mais ils s’abonnent pour trois mois à une plateforme, épuisent son offre et passent à une autre. Personnellement j’ai quatre plateformes, c’est presque trop. Pour les DVD, je connais quelques soldeurs géniaux qui me permettent d’avoir des films à un prix dérisoire, alors j’en achète quarante.

SP : Je ne suis pas nostalgique. Je suis très admiratif du travail qu’on fait Jean-Pierre et son équipe pour Cinéma de Quartier. Et également admiratif du travail d’autres passeurs. Je pense que quand on voit La Traque, on se doute que l’équipe du Chat qui fume a vu le film en même temps que nous. Ou en a entendu parler par quelqu’un qui l’avait vu durant la programmation à Cinéma de Quartier. Aujourd’hui c’est beaucoup plus simple. Avant, il fallait être le samedi matin devant sa télévision, ou programmer son magnétoscope, il fallait avoir Canal. Mais aujourd’hui je peux me faire des filmographies complètes grâce aux plateformes. 

JPD : Il y a aussi des objets formidables grâce à la vidéo, des coffrets vidéo avec un ouvrage inclus, par exemple. Et puis, il y les suppléments. Dommage que les making of ne soient plus à la mode, il y en avait des formidables. 

La cinéphilie comporte-t-elle une part de nostalgie ?

SP : Pour moi, non. Quand je repense à mes débuts de cinéphile, j’aurais adoré connaître les DVD et internet. En 2003 ou 2004, j’avais découvert un film de Kitano. En allant à la FNAC, j’ai pu voir quatre ou cinq films du même metteur-en-scène. Avec le téléchargement illégal ou légal, les plateformes, on peut découvrir des filmographies intégrales, sans bouger de chez soi.

JPD : De nos jours, il y a toujours des choses incroyables. J’adore Taylor Sheridan. Presque tout ce que j’ai préféré ces dernières années en termes d’écriture est signé Taylor Sheridan. C’est le nouveau Peckinpah. 

Deux films américains sur trois ont des résultats décevants. J’ai l’impression qu’on se retrouve dans une période déjà vécue où le cinéma américain ronronne, car trop standardisé.

Votre regard sur la production cinématographique actuelle ? Et y-a-t-il un pan du cinéma à surveiller particulièrement ?

JPD : Le cinéma coréen, toujours.

SP : Oui, le cinéma coréen. Ça fait un moment. Il y a eu la mort du cinéma de Hong Kong et la Corée a pris le relais.  

JPD : J’ai adoré le cinéma nordique à un moment, avec des images extraordinaires.. Presque tous les films fauchés belges sont intéressants, alors que les français ne le sont pas à mon avis, pourquoi ? 

SP : Il y a quand-même des choses intéressantes à mon avis.

JPD : Peut-être, mais c’est vrai que je suis ce type de spectateur qui va en salles pour voir de gros films sur grand écran. Le reste, je peux le voir sur mon écran plat. Je fais peut-être partie de ces covidés qui ne sont pas vraiment retournés au cinéma. Et puis il faut trouver des films à voir en salle avec mes enfants. 

SP : Deux films américains sur trois ont des résultats décevants, même pour Pixar ou Marvel. En revanche, le dernier Spiderman fonctionne bien. J’ai l’impression qu’on se retrouve dans une période déjà vécue où le cinéma américain ronronne, car trop standardisé. Et apparaissent en marge, en Angleterre, en Asie, des films plus intéressants et sortant de la norme. 

JPD : On ne peut jamais faire de prévisions.  On pense avoir fait le tour d’un pays et apparaît un nouveau visage. Dans dix ans on « mangera » encore coréen…Il y a des pays qui se maintiennent, d’autres qui vont très mal. Comme l’Italie, à part quelques auteurs de petits polars formidables. Ou Paolo Sorrentino. 

Y-a-t-il des pans du cinéma que vous regrettez de ne pas avoir plus représentés ?

JPD : Oui, à part Les Deux orphelines et un ou deux autres Riccardo Freda, j’ai passé très peu de mélodrames. Il y a des choses violentes émotionnellement, qui peuvent me faire pleurer. Je n’ai pas passé assez de mélos. J’étais peut-être plus dans l’action. On est parfois son propre prisonnier. Et un groupe italien comme Minerva me proposait souvent des films dans le genre de ce qui était déjà passé, mais moi à ce moment-là je n’en veux plus. C’est un de mes genres préférés le mélodrame et il y a toujours de l’action. Souvent off, mais c’est la plus terrible. Les comédies musicales, ce n’était pas possible car elles sont généralement américaines et on ne pouvait pas avec les quotas. 

SP : Tu en as quand-même passé quelques-unes dont Casino de Paris, restauré récemment en vidéo par Pathé. 

JPD : Oui, avec Gilbert Bécaud. Il y a eu aussi beaucoup de bonnes comédies musicales aberrantes, plutôt intéressantes, sous Franco. C’était un peu comme certains films réalisés sous Staline. Ils partaient sur des terrains où ils ne seraient pas censurés. Un peu comme les Téléphones blancs sous Mussolini. On n’a jamais fini l’exploration, c’est horrible. Enfin, tant mieux.

Il y a eu il y a plusieurs années une collection vidéo Cinéma de quartier ; vous pensez que ce serait envisageable de la relancer ?

JPD : Je trouve que la force de frappe de Cinéma de quartier n’a pas été retrouvée malgré des qualités évidentes dans d’autres collections vidéo. La démarche de certaines collections n’est pas toujours claire. Je suis persuadé qu’une nouvelle collection Cinéma de quartier axée sur un créneau populaire, ça marcherait. Studio Canal a suffisamment de films en réserve. 

SP : Dans les trois vagues qui sont sorties, la troisième est parfaite. Incubus, The Wicker man et Le Grand silence, c’est plutôt pas mal…


Entretien réalisé et édité par Eric Fontaine

Remerciements : Jean-Pierre Dionnet et Sylvain Perret, Jean Marie Marion (copyright photos JPD), Carlotta