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LES LUMIÈRES DE LA VILLE

Charlot vagabond vient en aide à une jeune fleuriste aveugle et se fait passer pour un homme riche. A force de travail il réunit assez d’argent pour que la jeune fille recouvre la vue.

Beyond the lights.

1931. Véritable bénédiction pour les uns, tragédie artistique pour les autres, l’avènement du cinéma parlant entraîne une ère de changements radicaux à Hollywood. Nouvelles techniques, bouleversement des repères établis, plus rien ne sera jamais comme avant dans cette usine à rêves désormais soumise aux lois du langage oral. Alors que certains de ses camarades – dont Buster Keaton – voient leur carrière voler en éclats, Charlie Chaplin décide, pour sa part, de résister aux sirènes du renouveau en réalisant Les Lumières de la ville, première partie de son adieu au muet avec Les Temps Modernes. Étalée sur trois années, la production du film s’avère toutefois plus que chaotique face à l’extrême perfectionnisme d’un cinéaste présent sur tous les tableaux (réalisation, scénario, montage, musique et production). Les doutes de cette époque troublée le poussent alors à rechercher un absolu, une manière adéquate de saluer cette inéluctable évolution sans bafouer l’authenticité de son travail.

En refusant temporairement une mutation qui menace les fondements de son cinéma, Chaplin choisit de s’amuser avec ce procédé inédit afin de mieux l’apprivoiser. Qu’importe si cela implique de vivre un tournage interminable au nombre de prises record (342 pour la scène de rencontre entre la fleuriste et le vagabond !) ou d’accumuler les vives tensions avec son actrice principale Virginia Cherrill. Au carrefour d’une filmographie sans faute, le réalisateur craint notamment d’offrir une voix à Charlot : son personnage fétiche y perdrait-il en universalité ? Verrait-il sa portée et sa popularité réduites à peau de chagrin en s’incarnant oralement ? Balayant cette question d’un revers de main, il s’applique surtout à opérer un remarquable travail sonore dès l’ouverture, sorte de passage de relais entre les habitudes d’hier et les possibilités de demain. Tandis que le trublion Charlot interrompt, malgré lui, l’inauguration d’un monument, l’allocution du maire est remplacée par un brouhaha aussi ridicule qu’incompréhensible démontrant l’inutilité de la parole selon Chaplin. Le spectateur veut dorénavant tout voir et tout entendre mais le film s’évertue à lui proposer un malicieux entre-deux où les pantomimes sonnent comme un dernier tour de piste.

Tout en faisant de l’élément sonore une redoutable arme comique (impossible de ne pas citer l’hilarante séquence du sifflet), Charlie Chaplin défend à cor et à cri la toute-puissance de l’image. Pour lui, les dialogues n’ont guère d’intérêt lorsque les actes et les pensées peuvent être retranscrits à l’écran. Casse-tête chinois pour le cinéaste, la scène où Charlot s’éprend de l’héroïne est pourtant un modèle de simplicité. Il suffit de voir avec quelle dextérité visuelle le quiproquo se met en place pour comprendre la finesse du travail d’orfèvre effectué par le réalisateur. En trois petites minutes, le public possède déjà toutes les informations nécessaires, de l’affection naissante éprouvée par Charlot aux croyances erronées de la jeune femme sur sa condition. Nul besoin de grand discours lorsqu’il s’agit de faire ressentir des émotions.

Un sourire et peut-être une larme…

Tout se résume ici, dans une seule phrase. La plus grande force du cinéma de Chaplin réside dans cette manière unique de faire cohabiter la comédie et le drame, le mélo déchirant et les facéties enfantines. L’un entraîne à chaque pas l’autre, le pousse sans cesse vers une association idéale où le rire répond perpétuellement aux larmes (et vice versa). Derrière les gags, Charlie Chaplin égratigne une société américaine faite d’injustices pour des protagonistes animés d’un espoir fou malgré une vie accablante. Les travers des personnages secondaires (« l’ami » milliardaire ne retrouvant son altruisme qu’une fois ivre) y sont pointés du doigt pour percer à jour un mépris de classes exacerbé à la suite d’une crise économique majeure (le film a été tourné après le jeudi noir d’octobre 1929). Sous l’œil bienveillant du cinéaste, Charlot rassemble cette mélancolie et cette fantaisie toujours intactes dans une élégance constante qui l’érige en héros du quotidien pour qui le soleil ne se lève jamais vraiment.

Si Chaplin parvient à nous émouvoir autant qu’il nous fait rire, c’est précisément grâce à une humanité de tous les instants, atteignant son point culminant dans un final d’anthologie. Voulant, au départ, raconter l’histoire d’un clown perdant progressivement la vue et devant cacher la vérité à sa fille, le réalisateur eut l’idée de cette conclusion en étant immédiatement persuadé de son potentiel cinématographique (il la considérera, d’ailleurs, comme son chef-d’œuvre jusqu’à sa disparition). D’une fluidité exemplaire, les dernières minutes du film cristallisent sa véritable thématique : l’importance du regard, celui que l’on porte sur nous, sur les autres, qu’il soit le fruit de nos yeux ou de notre cœur. Si la jeune femme a recouvré la vue – au sens propre – dans l’introduction de cette ultime séquence, il lui faut néanmoins « ouvrir les yeux » différemment pour reconstituer le puzzle de sa guérison. D’abord gentiment amusée par un Charlot médusé qui préfère s’éclipser, elle découvre l’identité de son bienfaiteur en le reconnaissant par le toucher. Déjà magnifique, la scène se charge alors d’une bouleversante prise de conscience lorsqu’elle comprend silencieusement tout ce qu’il a sacrifié pour elle. Charlie Chaplin avait décidément raison : ici, les mots sont superflus, seuls comptent ce sourire et ces yeux brillants car, alors que les nôtres s’embuent, c’est finalement dans ceux de Charlot que les lumières se mettent à étinceler.

La fiche

LES LUMIÈRES DE LA VILLE
Réalisé par Charles Chaplin
Avec Charles Chaplin, Harry Myers, Al Ernest Garcia, Virgina Cherrill…
Etats-Unis – Comédie dramatique, romance
Sortie : 7 avril 1931
Durée : 90 min




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