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PERSONA

 Elizabeth Vogler, une actrice, a été soudainement frappée de mutisme pendant une représentation d’Electre. Après avoir brièvement séjourné en clinique, elle gagne le bord de la mer avec son infirmière, Alma. Les deux femmes, physiquement très semblables, s’opposent en tout par ailleurs. Elizabeth ne sait comment assumer sa maternité alors qu’Alma souffre d’avoir dû se faire avorter. Elizabeth se tait obstinément tandis qu’Alma parle d’abondance. L’actrice rédige une lettre à l’intention de son médecin, dans laquelle elle ne ménage guère son infirmière. Celle-ci, par hasard, la parcourt. Blessée et agressive, Alma se plaît alors à révéler à Elizabeth combien elle a failli dans son rôle de mère… 

La chair et le sang.

Imaginez que vous êtes un ou une cinéaste célèbre. Les critiques vantent vos mérites, film après film, quand bien même tous ne sont pas de qualité égale. Le public aime vos oeuvres et vous êtes plusieurs fois récompensés dans les grands festivals du monde entier. Andreï Tarkovski vous prend pour un des plus grands réalisateurs existants et vous avez déjà signé pour beaucoup vos plus grands chefs d’oeuvre quelques années plus tôt. Que faire pour rester au sommet de votre art ?

Ingmar Bergman a déjà vingt années de carrière derrière la caméra quand il commence à imaginer Persona en 1964. Il a filmé la Mort jouer aux échecs tout en discutant métaphysique avec un mortel, raconté le désir d’émancipation d’une jeune fille, créé un genre cinématographique, raconté l’histoire d’un homme au crépuscule de sa vie… Il n’a plus rien à prouver. L’image qu’il a aujourd’hui est celle d’un réalisateur de drames sobres qui ne sont pas très attrayants vus de l’extérieur. Image ô combien fausse tant le Suédois joue de l’aspect classique de ses films pour analyser et disséquer la société scandinave qui en prend largement pour son grade. Dans cette filmographie très dense et riche en grandes oeuvres, un film est cependant un peu plus singulier que les autres.

L’histoire de Persona commence par un cinéaste atteint de pneumonie qui rencontre Liv Ullmann, par l’entremise de Bibi Andersson, qui a déjà joué pour le cinéaste notamment sur Le Septième Sceau et Les Fraises Sauvages. Après avoir écrit un scénario en convalescence et trouver des fonds pour financer le film – tâche facilitée par le minimalisme du projet – Bergman, Ullmann, Andersson et les équipes techniques se mirent au travail en juillet 1965 entre l’île de Faro et Stockholm, pendant deux petits mois. Une psychothérapie de groupe pour Bergman qui sort en salle l’année suivante.

Beaucoup de choses ont été dites sur Persona depuis, quant à son (ses) sens et son héritage. Tour à tour film social sur le puritanisme suédois, film où la sexualité est évoquée crûment et durement, film d’épouvante-horreur malsain et fresque jungienne, Persona est un film aussi dur à regarder qu’à analyser. Dès la première minute, Bergman ne prend aucune pincette avec le spectateur et ne se pose aucune limite. De l’introduction expérimentale à la présentation de la relation malsaine entre une Elisabet mutique et son infirmière Alma qui devient peu à peu son amie et sa confidente jusqu’à ne faire plus qu’une, aussi bien physiquement que spirituellement. Le réalisateur suédois avait cherché en préparant le film à avoir carte blanche pour faire ce qu’il voulait ; et le moins que l’on puisse dire est qu’il ne s’en est pas privé.

Persona de Bergman
Le résultat final aurait pu être irregardable ; il est à couper le souffle. Bergman a aiguisé son style, encore plus qu’à l’occasion de La Source. Il ne veut pas faire un drame classique, bien que ses films aient toujours eu un petit plus original. Persona casse les codes, va le plus loin possible dans le sondage de la conscience de Bergman, d’Andersson et d’Ullmann, de leurs névroses, de leurs fantasmes. Car si Bergman est le maître d’oeuvre, il est aidé par Ullmann et Andersson, qui n’hésitent pas à retoucher au scénario pour le réécrire et lui donner une touche plus féminine et donc, plus crédible. Les deux femmes se donnent d’ailleurs corps et âme pour sortir des performances exceptionnelles. Inutile de dire que le quatrième mur devient rapidement aussi solide que du carton laissé abandonné sous la pluie plusieurs jours en faisant face au visage tour à tour émouvant et terrifiant de Liv Ullmann et au jeu tout en nuances de Bibi Andersson. Le spectateur plonge complètement dans ce maelstrom d’émotions sans pouvoir les réfréner et en ressort lessivé.

L’histoire par l’image

Car loin de se contenter de se reposer sur ses deux actrices et sur son scénario, Bergman expérimente et cherche de nouvelles manières de raconter son histoire par l’image. Cela passe par exemple par un soin tout particulier apporté aux transitions ou à la mise en scène des plans fixes, où chaque mouvement semble étudié pour être le plus puissant possible. Les plans d’ensemble se font plus rares par rapport aux films précédent du Suédois, mais ils sont d’une efficacité redoutable. L’image est sublime grâce au travail de Sven Nykvist, qui joue sur le noir et blanc et les cadres, pour marquer notamment les visages des actrices ou mettre en valeur un élément de la scène. Quant au montage, le mieux est encore de voir le film pour se convaincre qu’il est dément et révolutionnaire. Bergman voulait faire de Persona un film vivant, qui se ressent, qui se vit. Aujourd’hui encore, il s’agit d’un des films les plus troublants qui a jamais été mis sur pellicule. Cinquante ans après, il est toujours une référence reprise par des cinéastes connus et reconnus. Et nul doute que cela durera encore cinquante ans.

Persona est exceptionnel dans la filmographie de Bergman, mais le bougre ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Toujours plus radical, il récidivera deux années plus tard, en 1968, avec L’Heure du Loup, un brûlot contre la culture suédoise financée par la bourgeoisie où l’on retrouve d’ailleurs Liv Ullmann et un autre de ses acteurs fétiches, Max von Sydow. Et même après ces films, Bergman continuera à distiller les leçons de cinéma dans les années 1970 et 1980, que ce soit avec Fanny et Alexandre ou Scènes de la vie conjugale. Un monstre du cinéma toujours au sommet de son art quelque soit la période et encore diablement pertinent aujourd’hui formellement ou dans le fond. A découvrir et redécouvrir jusqu’à plus soif.




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