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PASSION SIMPLE

« À partir du mois de septembre l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi. Tout de lui m’a été précieux, ses yeux, sa bouche, son sexe, ses souvenirs d’enfant, sa voix… » 

Critique du film

En adaptant Annie Ernaux, Danielle Arbid devait relever deux défis : transcrire à l’écran l’écriture blanche de l’autrice et trouver une esthétique pour représenter le sexe. La réalisatrice livre un beau film sur la passion. Avec un certain maniérisme, elle réussit à en traduire les mécanismes, entre ivresse et corrosion.

Filmé en très gros plan, le visage d’Hélène est mangé par le cadre. Cette introduction annonce un double programme : une femme dévorée par une histoire qui la déborde et la chair qui envahit l’esprit. Universitaire, divorcée et maman d’un garçon d’une dizaine d’années, Hélène voit sa vie peu à peu bouleversée par la rencontre d’Alexandre, diplomate russe. Un rituel s’installe entre eux, il appelle, arrive chez elle, ils font l’amour, il repart, ciao, à la prochaine. 

Pleine peau  

Comment filmer le sexe ? Question récurrente du cinéma «traditionnel» qui doit faire croire au vrai en filmant le faux. Danielle Arbid trouve un équilibre entre la fausse pudeur et la performance sportive dans un geste cinématographique qui rappelle, sur un sujet similaire, Intimité (2001) de Patrice Chéreau. Sa caméra montre les corps, leur impatience, s’approche au plus près des peaux, des cheveux et des poils. Surtout, la caméra n’hésite pas à bouger.  Alors que nombre de films semblent figés devant le spectacle du sexe, dans une forme de sidération paralysante, Danielle Arbid, elle, semble vouloir cartographier le paysage fusionnel de deux corps. Bras et jambes emmêlés, ventres soudés, bouches happées sont capturés sans qu’il n’y ait érotisation de la chose.

Les scènes sont diurnes, baignées d’une lumière éclatante. Pascale Granel, la chef opératrice, a composé une photo légèrement surexposée où au milieu d’un blanc laiteux, la chevelure d’Hélène allume les flammèches de la passion. Les modulations de respiration des deux protagonistes indiquent les gradations d’intensité des ébats. La répétition des séquences n’échappe pas, en revanche, à un catalogue de positions.

Passion simple

En toute dépendance

En dehors de cet exercice de style, le film trouve sa pulsation dans les phases d’attente. Elles sont de deux catégories. L’attente voluptueuse et l’attente anxiogène. Dans la première, plus rien d’autre ne compte que d’accueillir l’excitation de la rencontre, s’habiller pour mieux se déshabiller. Il y a une forme de soumission totale au plaisir dont le film rend parfaitement compte. La seconde ouvre la porte au manque. Et si Alexandre ne rappelait plus ? Hélène se rend compte de l’engrenage addictif dans lequel elle est engagée sans être capable d’y faire face. C’est l’histoire d’un mécanisme obsessionnel qui resserre ou dilate le temps. Hélène perd pied, néglige ses cours et son fils au point de manquer le renverser.

Pour rendre compte des humeurs de son personnage, Danielle Arbid construit des séquences musicales plus ou moins réussies. Si elles apportent une légèreté bienvenue,  les textes viennent trop souvent décrire la situation de manière redondante (C’est merveilleux l’amour, I want you…). Présent ou absent, Alexandre sature l’espace mental d’Hélène. «Tout le reste, ça m’est égal» confie t-elle à son amie. 

De chair et Dosch

Passion simple est l’histoire d’une ivresse qui tourne à l’obsession. Deux faces d’un même vertige que le film parvient à éclairer sans excès dialectique. En pleine descente, Alexandre apparaît à Hélène comme un mirage. Le film déploie alors un paysage mental à la lisière du fantastique, évoquant l’extrême confusion d’une désintoxication. Chute et rechute quand Alexandre, après une éternité, reprend contact. 

Danielle Arbid a confié le rôle d’Alexandre au danseur étoile Sergueï Polounine. Il donne au personnage un mystère teinté de menace à la limite de l’antipathie (limites largement dépassées par l’homme, auteur de propos racistes et homophobes répétés) qui laisse courir le long du film une interrogation qui relève de l’alchimie.

Si le film abuse de quelques symboles (le tunnel, les chansons), reconnaissons à Danielle Arbid d’avoir su transformer la matière littéraire en véritable objet cinématographique. La réussite du projet doit beaucoup à l’incarnation de Laëtitia Dosch, qui, traversant le film sans défense, n’en conserve pas moins une éclatante grâce. Il nous semble qu’aucune autre actrice n’aurait interprété Hélène sans trahir Annie. 

Bande-annonce

6 janvier 2021De Danielle Arbid, avec Laetitia DoschSergei Polunin