202209519_1

NOS SOLEILS

Après 80 ans à cultiver le même sol, la famille Solé se réunit pour une dernière récolte ensemble.

Critique du film

Carla Simón est une cinéaste catalane, apparaissant sur la scène internationale avec Eté 93, ours d’argent du meilleur premier film à la Berlinale en 2017. Sorti en France cette même année, ce premier long-métrage signalait déjà son goût pour les récits familiaux personnels et l’arrière pays de Barcelone. De retour en compétition à Berlin avec Nos Soleils, le nom d’une terre où l’on cultive des arbres fruitiers, et une famille qui vit un été particulier. En effet, c’est pour eux le dernier moment où ils vont pouvoir tous ensemble vivre de leur activité agricole, avant de devoir rétrocéder leurs terres à ses propriétaires. Le film commence sur une scène réunissant toutes les générations autour du grand-père, qui avoue ne jamais avoir signé de concession pour ces terres cultivées par sa famille depuis trois générations.

Ce premier moment se situant dans la maison familiale explicite l’anachronisme de la situation. Pour un homme de son âge, près de 80 ans, la confiance ne se situait pas sur des papiers notariaux et des contrats, elle se scellait par une poignée de main et un serment oral. Son propre père avait sauvé de la mort le propriétaire pourchassé par les franquistes, ce qui avait marqué une amitié et une dette indéfectible point de départ de ce métayage intergénérationnel. Ces terres où ils récoltent des pèches par tonnes vont devoir revenir à leur jeune propriétaire qui ambitionne de les recouvrir de panneau solaire, revenu plus lucratif que la vente de fruits et autres légumes poussant dans les environs depuis des décennies.

C’est le premier constat de cette histoire : la paysannerie locale est en voie de disparition. Une nouvelle génération œuvre de concert avec la grande distribution pour déclasser, appauvrir et décourager tout un secteur d’activité qui n’a de cesse que d’être précarisé. Quimet, le fils aîné, quadragénaire brisé physiquement par des années à travailler sur ses arbres, entretient un rapport obsessionnel avec ces moissons annuelles dont le prix de revient ne cesse de baisser. Obligé de faire infiltrer son dos pour dépasser la douleur, il brise ses liens familiaux, que ce soit avec ses sœurs ou ses enfants, à force de faire régner une tension impossible à chacun.

Alcarrás

Ses sœurs sont séduites par l’idée des propriétaires de travailler sur les panneaux solaires, lui rejette l’idée en bloc. Carla Simón dirige son film avec de longues séquences dévouées à ce quotidien de travail, entrecoupé par des jeux d’enfants, ceux de la fratrie, réussissant à entrer dans une intimité qui fait monter crescendo l’intensité chez le spectateur. Chaque personnage apporte sa sensibilité et son propre agenda, le tout participant à créer une énergie et une dynamique particulièrement vive et prenante. Les souffrances liées à la cession des terres sont un fil rouge qui heurte chacun et chacune, une ligne de crête qui culmine aux larmes de Quimet à bout de souffle face à l’adversité et aux limites physique que son corps lui impose face à tant de travail.

L’émotion est grande dans le final, la douleur ressentie par les membres de cette famille est devenue la notre, tant Carla Simón a réussi à nous transmettre d’émotions et à rendre attachant chaque personnage, que ce soit les anciens, avec les multiples récits des grandes tantes, ou les plus petits qui sont attachés au merveilleux nichés dans chaque arbre ou recoin de leur terrain. Cet équilibre trouvé par l’autrice entre récit familial et pamphlet autour de la question du statut social des paysans catalans est brillant. L’amour de leur travail, qui se retrouve répandu sur le sol d’un parking en protestation aux nouveaux tarifs imposés pour la vente de leurs fruits, explose à l’écran et fait penser le monde, tel qu’il se présente à nos yeux aujourd’hui.

La réalisatrice pose de nombreuses questions dans Nos Soleils, et notamment quel devenir peut avoir l’agriculture dans un système économique qui méprise profondément cette activité ? Comment devenir adulte au sein de ces communautés, et aussi comment a-t-on pu perdre le sens des valeurs propre au bien commun là où il suffisait d’une parole pour s’entendre, sans papiers, signatures et complications ? Cette lecture sensible et profonde de la société paysanne de Carla Simón dépasse le cadre de la Catalogne. Elle porte un message universel de dignité, de respect qui devrait inspirer bien des politiques agricoles et économiques à l’échelle mondiale.

7 décembre 2022 – De Carla Simón, avec Jordi Pujol Dorcet, Anna Otin et Berta Pipo


Présenté en compétition à la Berlinale 2022