Les sorcières de l’orient

LES SORCIÈRES DE L’ORIENT

Les joueuses japonaises de volley-ball surnommées les “Sorcières de l’Orient” sont aujourd’hui septuagénaires. Depuis la formation de l’équipe à l’usine, jusqu’à leur victoire aux Jeux olympiques de Tokyo en 1964, souvenirs et légendes remontent à la surface et se mélangent inextricablement.

Critique du film

Le documentaire sportif est décidément le terrain de prédilection de Julien Fauraut, après son magnifique Regard neuf sur Olympia 52 en 2013, et L’empire de la perfection en 2018. Dans ses deux premiers films, il profitait de l’occasion pour dresser le portrait de deux hommes passionnants, Chris Marker et son film sur l’olympiade finlandaise, et enfin sur John McEnroe, grand joueur de tennis américain. Le point commun à ces films, et c’est encore plus le cas dans Les sorcières de l’Orient présenté au festival de Rotterdam dans la compétition Big screen, c’est d’interroger les formes du documentaire, et de se situer bien au delà du sport, jusque dans ses répercussions sociétales et culturelles.

Le film commence par un extrait d’un dessin animé japonais classique, illustration du mot « sorcière » qui est le point de départ de l’histoire. Si des autrices comme Mona Chollet ont développé la noblesse du terme et sa capacité d’ « empouvoirement » pour les femmes, il garde pour beaucoup une connotation péjorative. C’est ce que rappelle une des joueuses de la fameuse équipe de volley-ball nipponne, qui raconte qu’elle fut convaincu par ce surnom seulement quand elle comprit que cela pouvait sous-entendre qu’elle et ses co-équipières avaient des sortes de super-pouvoirs. Si l’on assiste aux balbutiements du sport mondialisé, avec ses premières grandes compétitions internationales, notamment l’arrivée du volley-ball comme sport olympique, très rapidement on se rend compte que le sujet est ailleurs.

Cette équipe de femmes fut dominante pendant une décennie dans tous ces grands événements, mais Julien Faraut nous présente, dès les premières minutes, des ambassadrices des femmes japonaises de l’après Deuxième Guerre mondiale. Elles sont les premières femmes de ce Japon en reconstruction, détruit après la capitulation et la tutelle opérée par les Etats-Unis d’Amérique, tant économiquement que militairement. Une des premières informations fortes est que cette équipe est en fait celle d’une usine. Ces femmes sont des employées, travaillant la journée sur des machines filant du textile, avec d’interminables entrainements sportifs en fin d’après-midi. Si elle deviennent par la suite représentante de leur pays à l’international, portant le drapeau japonais sur leur maillot blanc, c’est après avoir triomphé d’autres femmes comme elles, travailleuses au sein d’une industrie qui englobe toute leur vie.

Les sorcières de l'Orient
Cet angle social extrêmement fort, est expliqué ou prolongé par le fait que ce choix de travailler en usine et d’y consacrer toute sa vie, intervient dans le cadre d’une reconstruction de la nation où beaucoup de familles sont très pauvres et amputées d’un de leur membre. Que ce soit un père mort à la guerre, ou le décès prématuré de la mère, la majorité de ces femmes ont du chercher des solutions nouvelles pour faire exister leur famille fragilisée par les événements. Cette culture de l’entreprise s’amplifie sur les cendres de l’ancien Japon, et polarise toute l’histoire. Cela crée une certaine uniformité dans les origines de ces joueuses, toutes filles de l’usine, dévouées à la reprise en main de leur pays, mais aussi à leur sport et leur entraineur, qui de l’aveu de toutes est une figure paternelle, virile, mais aussi cruelle.

Comme dans l’introduction déjà évoquée, le film est entrecoupé de nombreux passages de dessins animés consacrés au volley. La réussite de cette équipe nationale a engendré plusieurs décennies de séries télévisées présentées dans le film, toutes conçues sur un même patron. Il faut travailler dur pour devenir une championne, et l’entraineur masculin incarne la rudesse de ce travail, allant jusqu’à la maltraitance avec des exercices violents et répétés à l’infini. Cela fait écho aux témoignages des anciennes championnes qui racontent que ces séances pouvaient durer toute la nuit si leur coach n’était pas satisfait ou que l’objectif fixé n’était pas atteint. Les dessins animés japonais très centrés sur le sport sont des relais éloquents de ce rapport masochiste, il faut souffrir pour réussir, répéter ses gammes inlassablement. Ces simples divertissements enfantins deviennent des messagers diffusant une certaine idéologie qui façonne tout l’état d’esprit d’un peuple qui a soif de redevenir le puissant qu’il fut avant sa chute de 1945.

Les sorcières de l'orient
On reconnaît bien la vision d’un Julien Faraut déjà excellent sur ces premiers films, partant du sport pour plonger dans le cœur du quotidien de ces femmes. Ce qu’il dit de cette génération est un document inestimable. La manière l’est tout autant, la nature hybride du documentaire, entre dessins animés, images d’archives, et témoignages contemporains des survivantes, permet de profiter d’un film moderne et particulièrement attrayant à regarder. Il faut noter que les images de la finale des Jeux Olympiques de 1964 à Tokyo sont magnifiques. A presque soixante ans de distance, grâce à ces archives incroyables, on est à même de comprendre ce qui a rendu cette équipe si exceptionnelle. Ces Sorcières de l’Orient régnèrent sur leur sport pendant plus de dix ans, ce que ne firent jamais leurs homologues masculins, battant l’épouvantail soviétique qui jusqu’alors gagnait tout au niveau mondial, avec tous les enjeux géopolitiques que cela peut sous-entendre.


De Julien Faraut, en collaboration avec l’INSEP.