les huit montagnes

LES HUIT MONTAGNES

Pietro est un garçon de la ville, Bruno est le dernier enfant à vivre dans un village oublié du Val d’Aoste. Ils se lient d’amitié dans ce coin caché des Alpes qui leur tient lieu de royaume. La vie les éloigne sans pouvoir les séparer complètement. Alors que Bruno reste fidèle à sa montagne, Pietro parcourt le monde. Cette traversée leur fera connaître l’amour et la perte, leurs origines et leurs destinées, mais surtout une amitié à la vie à la mort.

Critique du film

Le cinéma de Felix Van Groeningen s’est toujours articulé autour de figures tragiques se débattant avec une certaine forme de fatalité. Des personnages profondément humains, souvent épris d’un amour inconditionnel les uns pour les autres, mais devant lutter obstinément contre l’adversité. Pour sa première sélection en compétition à Cannes, le réalisateur belge continue cette exploration du mélodrame humain avec l’adaptation du roman Les huit montagnes, de l’italien Paolo Cognetti. Et pour la première fois, il partage la casquette de réalisateur avec sa compagne à la ville, Charlotte Vandermeersch, avec qui il co-signe également le scénario.

Sur le papier, rien d’étonnant à ce que le duo de réalisateurs s’attaque à l’adaptation de cette histoire qui narre sur une vingtaine d’années l’amitié inébranlable qui relie deux hommes, et que les aléas de la vie vont tour à tour séparer puis réunir. Le roman explore des thématiques chères à Groeningen telles que la complexité des rapports parents/enfants et l’obsession de personnages à donner sens à l’inexplicable. On retrouve évidemment ces motifs tout au long du film, qui se veut à la fois ample dans sa forme et intimiste dans son propos.

Avec son récit raconté sporadiquement par la voix off de son personnage principal, le spectateur est donc invité à se plonger dans les souvenirs de Pietro. Celui-ci explore son passé et les différentes phases de la relation qu’il a entretenu toute sa vie durant avec son ami Bruno, rencontré lorsqu’il n’était qu’enfant. Bien qu’initialement mis en opposition l’un à l’autre (Pietro est un gamin originaire de Turin, Bruno a passé toute sa vie en montagne), les deux enfants vont peu à peu se construire en miroir, développant un lien fraternel aussi unique qu’indéfectible. Un lien qui, s’il n’est jamais verbalisé comme tel, servira de fil conducteur à leur existence toute entière. Car malgré des choix de vie diamétralement opposés, les deux hommes n’auront de cesse que de chercher à se retrouver, l’un devenant le point d’ancrage de l’autre et vice-versa. L’introspection à laquelle se prête Pietro pour faire revivre ses souvenirs tend justement à vouloir poser des mots sur ce sentiment indicible ; sans pour autant de trouver de réponse satisfaisante (encore un motif récurrent chez Groeningen).

Les huit montagnes

Tourné dans les majestueuses montagnes du Val d’Aoste, dans la langue italienne originelle du roman, Groeningen et Vandermeersch recherchent l’authenticité la plus pure pour raconter ce qui relie et ce qui sépare ces personnages. La sublime photo de Ruben Impens fait la part belle à l’incroyable décor naturel qui épouse au fil des saisons les états d’âme de Pietro et Bruno. La montagne se fait régulièrement protectrice de l’amitié fusionnelle avant de se montrer plus menaçante lorsque les deux hommes sont en proie au doute existentielle.

Pour perdre son spectateur dans l’errance mentale et existentielle de son héros, la mise en scène se met au diapason, principalement grâce à un montage déstructuré. Car malgré une trame narrative linéaire passant progressivement de l’enfance à l’âge adulte, les réalisateurs reprennent le principe de narration éclatée, propre aux précédents travaux de Groeningen (Alabama Monroe, My Beautiful Boy). Les séquences s’enchaînent, certes, avec fluidité mais sans indications claires sur le temps qui s’écoulent réellement entre elles. En découle une sensation de moments suspendus, hors du temps, renforcée par l’utilisation d’ellipses et d’un découpage contradictoire d’une scène à l’autre. Un choix de montage qui trouve une cohérence évidente dans le caractère introspectif du récit.

Voyage réflexif sur de la quête de soi à travers l’autre, Les huit montagnes demeure une proposition aussi ambitieuse formellement que thématiquement. Un film au rythme déroutant (sans doute aurait-il gagné à être écourté d’une demi-heure) qui laissera plus d’un spectateur songeur à l’issue de la projection. Mais pour peu qu’on accepte de s’y glisser tout entier sans résistance, il y a fort à parier que cette odyssée montagneuse saura procurer le même sentiment que celui d’un doux rêve cotonneux.

21 décembre 2022De  Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen

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