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LE LOCATAIRE

Trelkovsky, d’origine juive polonaise, travaille dans un service d’archives et se lie difficilement avec ses collègues. Il visite un appartement inoccupé dans un quartier populaire de Paris et la concierge lui apprend que la locataire précédente s’est jetée par la fenêtre quelques jours auparavant. Trelkovsky s’installe dans l’appartement. Mais il est bientôt victime de multiples vexations de la part de ses voisins…

Splendid(e) horreur kafkaïenne

Bien que Roman Polanski ait signé deux chefs d’oeuvre entre-temps (sa sublime adaptation de Macbeth en 1971, et Chinatown en 1974), Le Locataire (1976) prolonge le principe de « l’autre monde possible (et horrifiant) » institué par Rosemary’s Baby, qu’il a réalisé en 1968. Or, le film dépasse même Rosemary dans son ambition, au sens où il condense toutes les obsessions de son auteur, exprimées, avec outrance, au travers d’images hantées par la violence à laquelle il a assisté jusqu’alors.

Cette violence, c’est bien évidemment celle qu’il a vécu pendant et après l’assassinat de sa compagne Sharon Tate par « La Famille » de Charles Manson en 1969, alors qu’elle était enceinte de huit mois. Polanski, dévasté, sombre alors dans un « pessimisme viscéral », marqué par une éternelle insatisfaction de l’existence », désormais certains « que tout bonheur, toute joie se payent un jour »*. La dépression et la pression médiatique définissent un nouveau rapport au monde chez le réalisateur, auquel il donne un première réponse, violente et cathartique, avec Macbeth. S’en suivent la comédie italienne Quoi ? En 1972, pur produit de la pensée libertaire du début des années soixante-dix, et Chinatown en 1974, film noir acclamé par les institutions, et aujourd’hui considéré par beaucoup comme l’un des meilleurs film de Polanski.

Vient alors le projet du Locataire, qui renoue plus explicitement avec les premières obsessions du réalisateur, et qui raconte avant tout l’histoire d’un individu qui ne trouve pas sa place, ne se sentant accepté par personne… Un sujet presque consubstantiel de la vie de Polanski lui-même, lequel a de nombreuses fois été forcé de quitter le pays qui l’accueillait jusqu’alors. Le monde du Locataire, c’est donc celui de Trelkovsky, auquel Polanski prête (logiquement) ses traits, un français d’origine étrangère, auquel presque tous les autres personnages du film rappellent son inconditionnel « étrangéité ».

Face à ce statut irréductible, c’est bel et bien l’étrangeté austère, hypocrite et oppressante des habitants de l’immeuble, qui domine et détermine le rapport effrayé qu’entretient Trelkovsky au monde qui l’entoure : les messes basses moqueuses des collègues de bureau, le regard suspicieux du patron du bar-tabac, l’austérité hypocrite de la concierge, etc.

Cette étrangeté se perçoit aussi et surtout à l’échelle du film lui-même, véritable bal chaotique de figures grotesques et improbables. Aussi pouvons-nous croiser certains  visages de la troupe du Splendid (Josiane Balasko, Gérard Jugnot et Michel Blanc), ceux de plusieurs membres du Café de la Gare (Romain Bouteille, Rufus et Marie-Christine Descouard), ceux d’incontournables second rôles du cinéma français de l’époque (Bernard Fresson, Jacques Monod ou bien encore Claude Dauphin), mais aussi les figures vieillissantes d’anciennes stars hollywoodiennes, comme Shelley Winters (Une place au soleil, La Nuit du chasseur, Lolita…) en concierge malpolie et grotesque, ou bien encore Melvyn Douglas (Le Plus Sauvage d’entre tous, Bienvenue Master Chance), dans le rôle de Monsieur Zy, le propriétaire de l’appartement. Enfin, à ce casting improbable s’ajoutent le glamour de la star montante Isabelle Adjani, toute droite sortie de chez Truffaut et Téchiné, mais également la présence d’Eva Ionesco, qui apparaît pour la première fois au cinéma !

Le film est tourné à Paris et en anglais, bien que certains acteurs ou certaines actrices ne parlaient pas la langue, pour finalement aboutir à une version définitive doublée en français. Polanski prend comme directeur de la photographie Sven Nukvist, qui n’est autre que le complice de Ingmar Bergman, pour qui il a photographié douze de ses films.

Un étrange monde de cinéma

Autant dire que Le Locataire a tout du film improbable, présentant, outre son étrange monde diégétique, un étrange monde de cinéma. En un plan, Polanski arrive à nous aliéner de ces figures familières qui nous faisaient rire, pour en faire de bizarres fantômes, aussi grotesquement minables que profondément inquiétants.

L’étrangeté du rapport de Trelkvosky au monde se ressent donc aussi dans notre rapport au cinéma que l’on connaît. Désormais, les stars se font laides, les clowns se font diables, et le quotidien se fait énigmatique. À l’image du terrifiant théâtre absurde en lequel se transforme l’immeuble infernal au moment du dénouement, le film n’attend qu’une seule chose du spectateur : qu’il perde pied, et qu’il tombe par la fenêtre. Un sommet d’angoisse, et sans doute le film le plus immensément kafkaïen de l’histoire du cinéma.


* Roman Polanski, Roman par Polanski, trad. Par Jean-Pierre Carasso, Paris, Robert Laffont (réimpr. 2016) (1re éd. 1984), p. 360




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