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L’ASSASSIN HABITE AU 21

Un mystérieux tueur en série agite les rues de Paris, dépouillant ses victimes et signant ses crimes d’une carte de visite sur laquelle apparaît ces mots : « Monsieur Durand ». L’affaire est confiée au commissaire Wens Vorobeïtchik. Grâce à une de ses sources, ce dernier est vite rencardé sur une pension de famille sise…au 21, avenue Junot, à Montmartre. Il va alors s’y infiltrer sous les traits d’un prêtre et partir à la découverte des surprenants pensionnaires des lieux pour mener son enquête incognito. C’est sans compter sur sa compagne, la tempétueuse Mila Malou, cantatrice ratée et authentique drama-queen avant l’heure, décidée elle aussi à découvrir l’identité du mystérieux assassin.

Miroir déformant.

En 1942, en pleine Occupation, Henri-Georges Clouzot adapte le roman du Belge Stanislas-André Steeman qui situait son roman lui, à Londres. Des années avant le triomphe des Diaboliques (1955), il déploie déjà sa vision pessimiste de l’humanité. La pension du 21 apparait comme un concentré de toutes les médiocrités humaines, un miroir déformant de la société française de l’époque, entre mauvaise romancière, représentant de commerce craintif, taulière vacharde et médecin colonial grincheux. Dans ce monde de faux-semblants, dont l’univers du music-hall semble être l’allégorie, c’est paradoxalement l’ingénue et primesautière Mila Malou qui semble incarner la vertu et la droiture, et un couple orageux et amusant avec le commissaire Votobeïtchik.

La réalisation est assez classique, hormis la scène d’ouverture du film, saisissante de modernité : le spectateur voit à travers les yeux de l’assassin. Sorti un an plus tard, Le Corbeau dénonçait un filigrane la délation et la persécution des juifs en mettant en scène un village paisible soudainement secouée par l’arrivée de lettres d’anonyme. L’assassin habite au 21 moque, lui, la bêtise de l’administration policière française et de la Gestapo, présentée comme une succession de petits fonctionnaires qui refilent les enquêtes à leurs sous-fifres comme des patates chaudes.

On reconnaît au casting quelques-unes des célébrités de l’époque, telle une Suzy Delair pleine de gouaille dans le rôle de Mila. Le film signe même le début à l’écran, dans des petits rôles, de Daniel Gélin et de Yves Montand. Dans son rôle d’inspecteur dandy et facétieux, Pierre Fresnay incarne cette élégance classique des acteurs français de l’époque, que l’on retrouvera plus tard chez un Jean-Pierre Cassel par exemple. Il semble préfigurer les Colombo et autres, toute la lignée des héros de films policiers qui semblent porter sur l’absurdité de la vie et la dureté de leur métier un regard amusé.

L’assassin habite au 21, qui introduit de l’humour dans un genre où ce n’était pas courant à l’époque, pourrait presque passer pour une parodie de film policier. Il n’est pas jusqu’au titre qui semble rappeler les grands classiques de la littérature policière contemporaine et future, aux titres délicieusement désuets et baroques, tels que Pas d’orchidée pour Miss Blandish ou Pas de printemps pour Marnie. L’action y est bouclée avec une remarquable efficacité en une heure et demie à peine, comme dans une pièce de théâtre de boulevard. Du grand Clouzot, sans originalité mais efficace, qui n’atteint pas le degré de profondeur et de maîtrise des Diaboliques, mais vise juste et parvient encore, un demi-siècle plus tard, à nous faire rire.

 


Le film fait partie du coffret Clouzot – L’essentiel, en version restaurée par TF1 Studio.