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DANCER IN THE DARK

Selma Jezkova, emigrée tchèque et mère célibataire, travaille dans une usine de l’Amérique profonde. Elle trouve son salut dans sa passion pour la musique, spécialement les chansons et les danses des grandes comédies musicales hollywoodiennes. Selma garde un lourd secret : elle perd la vue et son fils Gene connaîtra le même sort sauf si elle réussit à mettre assez d’argent de côté pour lui payer une opération. Quand un voisin aux abois accuse a tort Selma d’avoir volé ses économies, le drame de sa vie s’intensifie pour se terminer en final tragique.

Les larmes d’une martyre sublime.

Après Breaking the Waves (1996) et Idioterne (1998), Lars von Trier réalise en 2000 Dancer in the Dark, qui constitue le troisième volet de sa trilogie « Coeur en or ». Le film fut couronné de la Palme d’or ainsi que du prix d’interprétation féminine lors du festival de Cannes, grâce à la performance de la chanteuse islandaise Björk. Retour sur l’un des sommets du cinéma international du début des années 2000.

La bonté, la pureté, la martyre

Tout comme les deux précédents volets de la trilogie, l’enjeu mélodramatique du film repose sur la confrontation entre le personnage principal et le drame en tant que tel. La spécificité des films du « coeur en or » réside dans le fait qu’ils mettent systématiquement en scène des femmes, fondamentalement bonnes et pures, et qui, face au malheur, ne peuvent se résoudre qu’à prendre la posture de martyres. Ces femmes, pour le bonheur d’autrui et par amour pour celui-ci, acceptent de souffrir au nom de leur foi en ce qu’il y a de meilleur en l’humanité. La bonté, la pureté et l’altruisme sont les principes fondamentaux qui émanent de ces sacrifices.

Dans Dancer in the Dark, c’est la chanteuse Björk qui se glisse dans la peau du personnage principal, Selma, une émigrée tchécoslovaque atteinte d’une maladie des yeux la rendant progressivement aveugle. Travaillant d’arrache-pied dans une usine métallurgique pour payer l’opération à son fils, atteint lui aussi de la maladie, la jeune femme se fait néanmoins piéger par son voisin, Bill, un policier ruiné. Ce dernier lui vole ses économies après avoir partagé avec elle le secret de son endettement. Désespéré, Bill demande à Selma de le tuer lorsque celle-ci vient lui reprendre l’argent volé. Elle sera accusée de meurtre, condamnée à mort et se résignera à son destin. Car c’est le seul moyen de préserver l’argent revenant à son fils. Tant pis pour l’avocat de renom, tant pis pour sa vie. Le dénouement fait office de point d’exclamation du refus systématique de Selma de se battre contre l’injustice. Le mal est grand, et ce n’est que dans la mort qu’elle peut le vaincre.

Presque toute la filmographie de Lars von Trier suit cette trajectoire, à savoir la confrontation entre  l’Être de la femme (alter ego presque systématique du réalisateur dans ses films) et le Paraître dévastateur régissant le réel. Selma est jugée par le Paraître : immigrée venant d’Europe de l’Est, il n’en faut pas moins pour que l’avocat adverse la réduise à une caricature post-Guerre Froide extrêmement cruelle et discriminante. Selma ne connait pas le Paraître, et reste de marbre face à lui. Envers et contre tous. C’est en ce sens que ce film constitue à la fois la quintessence de la période puritaine de Lars von Trier, mais aussi le creuset de ce qui constituera sa première tentative de réponse au mal : la rébellion.

Un puritanisme rebelle

Dans son acceptation large, le puritanisme correspond à un rigorisme moral excessif, à une rigidité de la personne dans ses actes et dans sa façon de penser, face aux tentations du monde. Pour Selma, la tentation réside dans l’individualisme. Rien ne l’empêche de sauver sa vie, en donnant ses économies à un avocat de renom pouvant la sortir du couloir de la mort. Cela serait le choix le plus facile et, selon certains, le plus rationnel. Or, cette confusion entre la facilité et la rationalité est ce qui a provoqué l’injuste condamnation de Selma : quoi de plus facile que de condamner une immigrée parlant mal l’anglais et venant d’Europe de l’Est, au sein d’une société américaine encore marquée par la paranoïa et la suspicion. Le puritanisme, dans Dancer in the Dark, c’est justement de ne pas choisir la facilité, au profit de la conscience morale, qui est un combat de tous les instants. Lars von Trier nous montre cette difficulté, profondément injuste, mais qui constitue néanmoins l’étendard d’une rébellion. Selma ne renoncera jamais, quoi qu’il arrive. Elle est prête à se confronter à la souffrance et à la peur.

C’est en cela qu’elle se distingue de la figure du martyr biblique, qui se transcende au-delà de la peur et de la souffrance au nom de Dieu. Dans Dancer in the Dark, Dieu est mort et l’Homme a peur. L’injustice régit le monde et l’Homme doit faire son choix. Soit il cède à l’injustice et s’engouffre dans un Paraître profondément mauvais et désespérant, soit il ne cède pas. Selma ne cède pas. Rien n’est là pour la transcender, si ce n’est sa propre conscience morale. La morale fait office de rébellion contre l’injustice et, in extenso, contre l’absence de Dieu. En fin de compte, le puritanisme dans Dancer in the Dark, c’est la prise de conscience que Dieu est mort et que c’est à l’Homme et à lui seul qu’incombe la responsabilité de résister au chaos qui règne…

La chute dans le chaos

Dancer in the Dark annonce déjà les obsessions de la période récente de l’oeuvre du cinéaste danois. En effet, après avoir montré la rébellion, Lars von Trier a choisi de céder au chaos. Les personnages d’Antichrist (2009), Melancholia (2011) et Nymphomaniac (2013) sont pris dans la contingence d’un monde où le chaos règne, où la morale ne relève plus de l’essence mais bien de la relativité. Ces personnages n’en restent pas moins sublimes. En ce sens, Lars von Trier est peut être le plus grand romantique du cinéma contemporain. Son oeuvre est une recherche permanente du sublime dans un monde de plus en plus grotesque. La prise de conscience de ce grotesque peut mener à la résignation martyrielle (Dancer in the Dark), à la dépression (Antichrist, Melancholia), voire à la folie (Antichrist, Nymphomaniac).

Le beau, dans Dancer in the Dark, ne pouvait être atteint que dans la fuite du réel. Cette fuite, c’est l’art, mais non pas en tant que divertissement. L’art, dans Dancer in The Dark, est une réalité sublimée, épurée de toute injustice, de toute méchanceté. L’art émerveille de couleurs, de danse et de musique un monde en noir et blanc, sensiblement empêtré dans sa défiance vis-à-vis de ce qui est différent. L’art est une rupture de ton : il rend léger ce qui est pesant et appesantit ce qui peut être pris avec légèreté. La douce voix de Björk incarne à elle toute seule cette rupture de ton, exorcisant, ne serait-ce que pour un temps, la gravité du réel. Plus largement, la comédie musicale constitue un moyen pour Lars von Trier de transcender le Dogme95 qu’il s’était plus ou moins imposé jusqu’alors. Cependant, l’héritage esthétique du Dogme est ce qui transcende paradoxalement les séquences de comédies musicales. Le cinéma de Lars, c’est la transcendance du commun et du connu en quelque chose de déstabilisant et d’innovant. Une explosion systématique des cadres formels, esthétiques et philosophiques.

L’oeuvre de Lars von Trier est un exorcisme permanent. Voulant tout d’abord résister au chaos, le cinéaste a progressivement pris conscience de la difficulté et du sacrifice que cela représente. Le puritanisme est un exorcisme de la prise de conscience du chaos, et le fourvoiement dans le chaos est un exorcisme du puritanisme. Dancer in the Dark est une étape de cette vaste réflexion, constitutive de l’oeuvre de l’un des plus grands cinéastes de tous les temps.

La fiche

DANCER IN THE DARK
Réalisé par Lars Von Trier
Avec Bjork, Catherine Deneuve, David Morse…
Danemark – Comédie musicale, drame
Sortie : 18 octobre 2000 
Durée : 139
 min




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