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CARTE BLANCHE | JOHNNY GOT HIS GUN

Carte blanche est notre rendez-vous bi-mensuel pour tous les cinéphiles du web. Deux fois par mois, Le Bleu du Miroir accueille un invité qui se penche sur un grand classique du cinéma, reconnu ou méconnu. Pour cette quatrième occurence, nous avons choisi de tendre la plume à Christophe, l’homme derrière le très recommandable site Christoblog… Il choisit de revenir sur le film de Donald Trumbo, Johnny got his gun (Johnny s’en va en guerre), Grand Prix du Jury à Cannes en 1971 et ressorti en salle il y a un an, presque jour pour jour, en version restaurée.  

Carte blanche à… Christophe G.

Johnny got his gun s’ouvre sur un plan culotté. L’écran est complètement noir pendant une dizaine de secondes, on entend juste le bruit d’une respiration. Puis, on découvre trois chirurgiens en contre-plongée qui évoquent ce qu’ils voient. Cette vue subjective (le spectateur est brutalement placé à la place du personnage principal) donne la tonalité et l’ambition du film : faire ressentir la situation d’un homme qui a perdu ses jambes, ses bras, ses yeux, ses oreilles et sa bouche.

L’action du film se situe durant la première guerre mondiale. Johnny vient de subir l’horrible accident qui le réduit à l’état de « tas de viande » (a piece of meat), comme il le dit lui-même. Les médecins pensent qu’il n’est pas conscient, mais Johnny, s’il a perdu les sens, n’a pas perdu son âme.

Johnny se souvient. Johnny rêve. Puis Johnny, dans un vertige métaphysique, se demande comment savoir s’il rêve ou pas. Alors que les scènes au présent sont tournées dans un joli noir et blanc, les scènes de souvenirs ou de rêves le sont en couleur. Les deux premières sont de purs souvenirs, mais la troisième scène mentale conduise à un drôle de colosse blond (incroyable Donald Sutherland), qui s’avère être Jésus parlant à un groupe de futurs soldats morts.

La force de Johnny got his gun tient avant tout à cet incroyable postulat : être dans la tête d’un homme pendant 1h50, entendre ce qu’il pense, ressentir ce qu’il sent, voir ce qu’il imagine.

Oeuvre totale

Après une ouverture très classique, Johnny got his gun s’envole vers des sommets à la fois oniriques (avec licorne et visite des morts au programme) et triviaux (la sensation qu’un rat va dévorer le visage de Johnny). Rares sont les films qui parviennent à la fois à nous emmener dans des mondes imaginaires tout en contant des histoires, bassement, affreusement réelles : seuls Elephant man de David Lynch et Mysterious skin de Gregg Araki ont réussi cette fusion des contraires à très haute densité émotionnelle.

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Si le film de Trumbo est assez classique dans sa forme (rien à voir avec la virtuosité des réalisateurs du Nouveau Hollywood qui émergent à cette époque), il réussit une prouesse rare et estimable : allier l’esthétique du film à une réflexion politique, émotionnelle et métaphysique.

Certaines personnes n’ayant pas vu le film pourraient craindre un pensum à la Tarkovski. Qu’elles se rassurent, Johnny got his gun évoque plutôt Hitchcock. Il est une tranche de vie magnifique, un plaidoyer anti-militariste bien sûr, mais aussi un thriller psychologique : Johnny pourra-t-il sortir de sa prison intérieure et communiquer avec son entourage ? Si oui, comment, et que deviendra-t-il ? Sa vie a-t-elle encore un sens ? Que l’extérieur peut-il (faire) pour lui ?

Coup d’essai, coup de maître

Seul film de l’écrivain et scénariste Dalton Trumbo (tiré se son propre roman paru en 1949, quelques jours après le début de la deuxième guerre mondiale), Johnny got his gun est sorti en 1971 et a emporté le Grand Prix du Jury à Cannes cette année-là, en pleine guerre du Vietnam. Il est parfois considéré comme le plus grand film anti-militariste jamais tourné, entraînant avec lui un large spectre de fans absolus, de John Lennon à… Metallica (la video du morceau One s’appuie sur les images du film).

En revoyant ce film – pour répondre à l’invitation du Bleu du miroir et y consacrer cette « carte blanche » – grâce à cette jolie édition DVD proposant des bonus intéressants, la force du film m’apparaît toujours intacte. Sans être génial au sens cinématographique du terme, il est porté par une énergie souterraine d’une incroyable intensité, qui sidère et dérange à la fois. La force qui a permis à Trumbo de réaliser son film contre le système des studios irradie de la pellicule. Il faut dire que le réalisateur, inscrit sur la fameuse liste noire au temps du maccarthysme, avait déjà eu à lutter contre le système.

Aujourd’hui, certains détails m’apparaissent, que je n’avais pas remarqué lors de ma première vision, comme cette scène osée où il me semble que l’infirmière est en train de masturber Johnny, et comme de nombreuses allusions psychanalytiques et/ou surréalistes (le père mort est avec la fiancée de Johnny, etc). Ces éléments rappellent que Luis Bunuel et Salvador Dali furent sollicités par Trumbo pour travailler sur le film. Ils refusèrent tous deux, Bunuel se contentant d’écrire le texte du Christ dans le film. Notons aussi que Bunuel avait lui-même failli adapter le roman en 1965.

Puissant, troublant, bouleversant : Johnny got his gun fait partie de ces films dont le fond prime sur la forme. Ce sont ceux que je préfère.

Christophe G. 

La fiche

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JOHNNY GOT HIS GUN
Réalisé par Dalton Trumbo
Avec Timothy Bottoms, Don ‘Red’ Barry, Kathy Fields…
Etats-Unis – Drame, Guerre
Sortie en salle : 1973 – Reprise : 28 Mai 2014
Durée : 110 min




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