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C’EST ARRIVÉ PRÈS DE CHEZ VOUS

Faux documentaire où une équipe de journalistes suit Ben, un tueur, qui s’attaque plus particulièrement aux personnes âgées et aux personnes de classes moyennes. Peu à peu les journalistes vont prendre part aux crimes de Ben.

J’ai vu le Diable.

C’est arrivé près de chez vous ne perd pas de temps. C’est que Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde n’en avaient pas tellement. À peine le noir fait place à l’image, et déjà, une inconnue se fait étouffer par Ben (Poelvoorde), un Belge complètement schizophrène, grande gueule aux beaux discours et monstre assoiffé de sang. Il la jette du haut d’un pont ferroviaire, emballée comme 200 grammes d’aloyau de bœuf. La scène se répétera jusqu’à être banale. Ben est un serial killer, peut être le plus incroyable et le plus dangereux de tous.

La catharsis du mal absolu

Sans refaire l’histoire ni les anecdotes, la fauche des trois Belges a évidemment joué un rôle prépondérant dans le résultat final de leur film référence. De leur film culte, pour toute une génération et bien plus encore. On l’oublie trop souvent, mais C’est arrivé près de chez vous est, avant toute discussion de ton ou de réplique culte, une vraie réussite cinématographique. Avec quelques bouts de pellicules et les environnements ouvriers déjà en décrépitude belges, on trouve quelques belles virtuosités de mise en scène derrière les grands discours charismatiques – car Ben n’en manque pas, de charisme, des réalités à recouper soi même derrière les grandes digressions de discours. Quelque chose qui touche à l’ennui et à l’abandon, au désaveu des institutions publiques, à la naissance de la haine, mais aussi, en filigrane, une déclaration de tendresse à l’ancienne génération, celle qui ne comprend plus chose et qui cache son peu de sous sous la nappe de la cuisine.

Pionnier, sûrement sans le savoir, des films en « found footage », C’est arrivé près de chez vous se paie le luxe d’en maîtriser le cahier des charges de bout en bout alors que le manuel n’est même pas encore écrit. S’il n’est évidemment pas le premier du genre, il peut se targuer de faire partie de ceux qui ont consciemment ou non érigé les grandes fondations du genre moderne. Tout y est bien huilé, de la justification du tournage jusqu’aux aspects sociaux du scénario. L’inspiration de l’émission Strip-Tease, au départ prévue comme une parodie par Belvaux, y est pour beaucoup.

Premier moment charnière. Alors que Patrick, le preneur son, meurt dans une chasse à l’homme absurde, le réalisateur prend la parole. Il laisse un lourd silence après un court tribut. Et décide de continuer, « en hommage », plutôt que de questionner son sujet, ne se contentant plus de voir mais également d’agir dans les terribles crimes commis par Ben. Ce dernier va jusqu’à commander les plans, les cadrages et les mouvements de caméra, désormais monstre de puissance. Ne soyons pas trop prompts à taxer ces apprentis cinéastes de voyeurs, de salauds, de sans-cœur : le spectateur du moment, et tous ceux qui contribuent, par la mémoire et la parole, à faire vivre et revivre ce film partagent ces mêmes détestables qualités.

C’est arrivé près de chez vous se mue rapidement pour quiconque le regarde attentivement comme une formidable catharsis : mieux vaut voir ces personnages là se mouvoir dans un univers fictionnel. En cela, le film de Belvaux, Bonzel et Poelvoorde épouse le genre de l’horreur à la perfection, suivant ses préceptes primaires : montrer le mal absolu grimé sur la lumière d’un écran, aplati, cadré et contrôlé, pour se persuader qu’il n’existe pas une fois le générique terminé.

Rira donc qui rira le dernier

Les moments plus légers tranchent avec les moments d’extrême violence, comme pour punir le spectateur d’avoir déjà oublié, le temps d’une scène, les terribles exactions commises par le protagoniste. C’est arrivé près de chez vous punit sans ménagement les élans de pardon, par un montage froid, lent, où les grandes digressions et les blagues potaches sont coupées par des balles logées en plein crâne ou des déclarations haineuses. Comment ne pas tracer un parallèle entre le fameux « pigeon » du poète et le film lui-même ? Ce pigeon qui « sécrète des matières grasses et visqueuses » pour attirer le spectateur. Pour quelle finalité ? Le baiser comme un malpropre sur une poutre poussiéreuse d’une usine désaffectée. À quoi s’attendait-on ?

Ben est fils, poète, postier, ouvrier de chantier, amateur d’art, de peinture et de musique, amoureux. Il est meurtrier, raciste, serial killer et violeur. C’est arrivé près de chez vous est un rappel amer. Si souvent traité en une créature mythique et mystique, lointain, brumeux, cornu, grimé jusqu’à ce qu’il ressemble davantage à un bouc ou à une chimère, le Diable est ici terriblement humain. Il n’est pas invoqué par les planches de Ouija ou via un quelconque livre ancien et biscornu. Il n’est ni intrus, ni étranger, ni anecdotique à son système de classe Il est votre voisin, l’huluberlu du quartier, celui qu’on a toujours connu, celui qui est parmi nous. Celui qui est près de chez nous.

Plutôt que de répéter les meurtres comiques jusqu’à la nausée, les trois réalisateurs trouvent la parade scénaristique : s’enfoncer dans l’ultra-violence et le gore. Pas d’inquiétude, au détour d’une ronde de nuit : C’est arrivé près de chez vous vous fera vomir. Jusqu’ici, les victimes étaient traitées de manière expéditive. Elles étaient des facéties de montage. La vitesse de leurs exécutions les rendaient presque irréelles, presque fantasmées, donc entièrement supportables. Ici, on connaît les prénoms des victimes, on les présente nus, subissant le courroux de leurs tortionnaires. On sait déjà qu’il n’y a ni espoir, ni paradis pour eux. On filme leurs boyaux déversés avec minutie, patience et contemplation. Pour la première fois.

Il faudrait être la dernière des merdes pour s’esclaffer de bon cœur face à cette scène pivot. C’est arrivé près de chez vous est de ces comédies qui prennent le pari de ne plus faire rire, ou plutôt, de confronter le spectateur face à ce qui l’a fait rire. Ce n’est pas pour rien que, lorsque le temps des répliques cultes débarque, en fin de soirée, on entonne d’abord franchement les poèmes de Ben, puis le petit Grégory, avant de susurrer, un peu gênés, les yeux baissés, la chanson de la ronde. Le film lui même ne rit plus. Il couche son protagoniste, compte puis nettoie ses morts, exécute ceux qui osent se tordre de rire, avant de retourner sa fureur contre ceux qui filment. Comme dans Blair Witch, la caméra tombe dans une ruine bétonnée. Comme dans Blair Witch, ses porteurs s’écroulent au sol, morts. Sauf qu’ici, ils ont non seulement vu le Diable, mais ont même été jusqu’à limer ses cornes.

La fiche

C’EST ARRIVÉ PRÈS DE CHEZ VOUS
Réalisé par Remy Belvaux, André Bonzel, Benoit Poelvoorde
Avec Benoît Poelvoorde, Jacqueline Poelvoorde Pappaert, Nelly Pappaert…
Belgique – Comédie, policier, horreur
Sortie : 4 novembre 1992
Durée : 92 min




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Poulpos
Poulpos
2 années il y a

revu en 2021. Toujours culte.
Quel sentiment de malaise froid, d’absurde banalité dans tout ce gore.
La claque que cela a du être en 92 lors des premières projections en salle.
A voir, ou à revoir !

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