PORTRAIT | Tom Hardy

Un regard, une voix, un corps, un acteur

À seulement 39 ans, l’acteur britannique Tom Hardy compte déjà parmi les acteurs les plus importants et les plus fascinants de sa génération. Outre sa filmographie qui, excusez du peu, le rattache à des réalisateur(trice)s comme Nicolas Winding Refn, Christopher Nolan, George Miller, Alejandro Gonzalez Inarritu, Tomas Alfredson, Sofia Coppola ou bien encore Ridley Scott, Hardy a su s’imposer dans une pluralité de registres et de performances au fil de sa carrière. Souvenons-nous de la voix stridente de Bane dans The Dark Knight Rises, du corps énergique et enragé de Tommy Conlon dans Warrior, de la folie furieuse de Bronson, de la peur profonde qui anime son personnage de John Fitzgerald dans The Revenant, du regard d’un Max quasi mutique dans Fury Road, ou bien encore de celui de Farrier, courageux pilote de la Royal Air Force dans Dunkerque. Au travers de ces cinq films, Tom Hardy a construit un regard, une voix et un corps, qui projettent presque systématiquement ses personnages vers l’allégorie d’émotions qui animent (en même temps qu’elles la torture) notre humanité : l’instinct de survie (Fury Road), l’héroïsme (Dunkerque), l’obscurantisme (The Dark Knight Rises), la colère (Warrior), la folie (Bronson) ou bien encore la peur (The Revenant). Tom Hardy est un acteur « litote », en tant qu’il fait moins pour en dire le plus, mais peu aisément se transcender dans l’hyperbolique, laissant exploser sa rage à l’écran avec une énergie et une puissance que peu d’acteurs ou d’actrices peuvent égaler. Retour sur une étoile majeure du cinéma mondial.

Un regard

Dans Mad Max : Fury Road (2015) de George Miller, l’un des films d’actions les plus importants du XXIe siècle, Tom Hardy tient la vedette aux côtés de Charlize Theron, en reprenant le rôle de Max Rockatansky, jusqu’alors immortalisé par Mel Gibson. Avare en parole, le personnage de Max n’a, au début du film, plus aucune attache à l’humanité, si ce n’est au travers de son instinct de survie quasi animal, qui, paradoxalement, le sauve de la folie furieuse des Warboys du gourou Immortan Joe. L’humanité n’est plus que folie, et Max en est exclu, faisant de lui un animal fuyant. Si bien qu’il se doit d’être tenu en laisse, doublée d’une solide muselière. Mais l’animal ne se laisse pas faire, et arrive à s’échapper, en prenant en otage le convoi mené par Furiosa, joué par Charlize Theron, Imperator d’Immortan Joe, qui trahit son maître pour sauver un groupe de jeunes femmes, retenues jusqu’alors prisonnières dans le harem de Joe.

Revenons sur la première confrontation entre Max et Furiosa. Aucune parole n’est échangée, seulement des grognements du côté de Max, qui tient le fusil. Le jeu d’Hardy est tel que Max apparait presque comme un primitif, exigeant désespérément de l’eau aux jeunes femmes et s’abreuvant sans aucune retenue à même le tuyau. Vient ensuite le temps de le libérer de sa muselière. Toujours aucune parole, seulement des gestes brusques, et aussi et surtout un regard. D’un seul coup, nous apercevons l’humain derrière l’animal. Ce qui nous permet de croire en l’humanité de Max, alors même qu’il semble revenir à l’état de nature, c’est bel et bien son regard. L’exemple même de la capacité de l’acteur à donner une nouvelle dimension au personnage sans avoir besoin de lui faire dire quelque chose. Avec ce regard, on comprend le désespoir de Max, son envie de ne pas appuyer sur la détente, de ne pas faire de carnage et de s’enfuir, ni plus ni moins. Ce désespoir, Furiosa le perçoit très bien, ne voyant pas en Max les monstres qu’elle voit en Immortan Joe et ses Warboys. Car Max tient à la vie, contrairement aux kamikazes qui sont à leurs trousses. En un échange de regard, toute la mythologie du film est expliquée : il y a ceux qui veulent vivre et qui fuient, et ceux qui n’ont que faire de la vie et qui attaquent. Avec le personnage de Max, Tom Hardy livre une performance métonymique : la petite partie que constitue son regard révèle le tout que constitue le reste de l’humanité, incarnée par lui-même et Furiosa. Un jeu de regard impressionnant, digne des plus grandes performances du cinéma muet.

Encore plus épurée, la performance de Tom Hardy dans le récent Dunkerque de Christopher Nolan confirme son extraordinaire capacité à jouer seulement et uniquement au travers de son regard.

(ATTENTION SPOILERS DANS LE PARAGRAPHE SUIVANT)

En effet, pendant quasiment l’intégralité du film, seulement les yeux de l’acteur son visibles à l’écran, le reste du visage étant caché par le casque d’aviateur, et le corps ne pouvant tellement bouger au sein du cockpit. Chargé de protéger les soldats anglais au sol lors de l’évacuation de la poche de Dunkerque en 1940, le pilote de la Royal Air Force Farrier se livre à une bataille aérienne sans merci avec l’aviation allemande. Brillant pilote, le courage de Farrier reste néanmoins circonscrit au niveau de carburant de son avion, qui limite le temps de bataille à moins d’une heure s’il veut pouvoir rentrer en Angleterre. Mais quand l’heure fatidique approche, Farrier regarde les derniers avions ennemis bombarder la plage et les soldats qui s’y trouvent. Le dilemme est cornélien : repartir en Angleterre tout en sachant que des soldats anglais subissent encore les tirs des avions ennemis ou rester au combat en sachant pertinemment qu’il n’aura pas assez de carburant pour rentrer. En une dizaine de seconde, le regard de l’acteur change tout, passant de l’hésitation à la détermination. L’épique, genre pourtant grandiloquent, est ici résumé au regard du pilote, qui décide de se sacrifier pour sauver les soldats au sol. À la fin du film, n’ayant plus de carburant et les avions ennemis tous abattus, le stoïcisme de Farrier laisse place au soulagement, à la fatigue et au fatalisme. Hardy fait tomber le masque et contemple le paysage, le temps comme suspendu, dans un moment de grâce, et qui agit comme une véritable bouffée d’oxygène à la fin du film. Toujours pas un mot, ou très peu en tout cas, mais un regard, qui résume l’héroïsme et le courage à une simple expression. Du grand art.

Une voix

Le rôle de Bane, dans The Dark Knight Rises (2012) de Christopher Nolan, pourrait rentrer dans les trois catégories énoncées plus haut (regard, voix, corps) tant Hardy semble s’être investi dans le personnage : crâne rasé, corps bodybuildé au possible, le visage (une nouvelle fois) masqué, recouvert d’un étrange appareil respiratoire déformant quelque peu la voix du personnage, la bouche cachée par des tuyaux semblables à des dents de requin. Le ton rocailleux voire nasillard du personnage semble émaner du néant, énonçant les unes après les autres les déclarations obscures et crypto fascistes, promettant l’avènement d’un nouvel ordre, qui ne peut advenir qu’au travers de la terreur et de l’anarchie. Cette terreur, ce populisme, ce fascisme, il est incarné par une voix. En témoigne le discours de Bane en face de la prison de Gotham, étrangement similaire à ceux de Donald Trump lors de la dernière campagne présidentielle américaine. La voix de Bane transcende l’image pour atteindre l’omniscience d’une voix-off, dont la source n’est d’ailleurs jamais réellement montrée à l’écran, la bouche du personnage étant systématiquement couverte par son masque. Tom Hardy élève Bane au rang d’une machine, physique et idéologique. Effrayant.

Un corps

Pour The Dark Knight Rises, Tom Hardy arbore en effet un corps-machine : semblable à  celui de Schwarzenegger dans les années 80, le corps de Bane est une machine à combat. Un corps lourd, puissant, brutal, qui n’a pour fonction que de détruire. Une force presque métaphysique qui écrase sans aucune retenue le corps de Batman, ainsi que tous les maigres idéaux auxquels la ville de Gotham se raccrochait. Un mercenaire, prêt à mourir, blasé de tout, sans aucune affection particulière pour quoi ou qui que ce soit, si ce n’est pour le personnage de Marion Cotillard.

Mais avant The Dark Knight Rises, Tom Hardy avait déjà expérimenté la transformation physique, avec Warrior (2011) de Gavin O’Connor. Sec, brutal, explosif, le corps de Tom Hardy virevolte lors des scènes de combat, à l’opposé de la montagne de muscle, plus lente et plus lourde, qu’incarnait Hardy avec Bane. Ce dernier n’avait aucune revanche personnelle à prendre sur le monde, laissant le soin au gourou incarné par Liam Neeson de guider son groupe de terroristes vers une doctrine nihiliste et anarchiste. Dans Warrior, le personnage de Tommy Conlon n’a pas d’idéal, mais de la frustration. Celle d’un jeune homme marqué par son parcours au sein des Marines, devant demander à son père, ancien alcoolique avec qui il entretient des relations difficiles, de l’entrainer pour un tournoi d’arts martiaux mixtes, qui lui permettrait de gagner une fortune. En apparence blasé de tout et de tous, prêt à battre son frère (Joel Hedgerton), lui aussi inscrit au concours afin de pouvoir garder sa maison, afin de gagner l’argent et tout laisser derrière lui, Tommy reste néanmoins un être sensible, animé par la colère, mais également par l’amour qu’il porte pour sa famille brisée. Hors de la cage de combat, le garçon reste de marbre, stoïque, avant que de laisser exploser sa rage lorsque le gong sonne. Des combats lourds, par KO, desquels Tommy n’attend même pas la fin officielle pour s’en aller et claquer brutalement la porte de la cage derrière lui. Une vraie pile électrique, qui s’exprime, dans sa dimension la plus spectaculaire, au travers du corps de l’acteur. Impressionnant.

Un acteur

Jusqu’ici, nous avons abordé les rôles en « litote » de l’acteur, en ce sens qu’au travers d’une dimension spécifique de son jeu, il arrive à transcender le personnage et à l’élever jusqu’à l’allégorie. Mais Tom Hardy peut également lâcher les rennes et faire exploser avec intensité la bête qui sommeille en lui. Ainsi, son plus grand rôle reste peut-être à ce jour celui de Charles Bronson, dans le film éponyme de Nicolas Winding Refn en 2009.

Réputé pour être l’un de détenus les plus dangereux d’Angleterre, Bronson est la quintessence de la brutalité, susceptible au possible, et néanmoins doté d’un fort intérêt pour l’art. Peintre à ses heures perdues, Bronson, qui a passé la majeure partie de sa vie dans des endroit marqués par la privation de liberté, est une révolte permanente contre l’oppression. Une révolte physique, cassant plus d’une fois la mâchoire des gardiens, mais également une révolte mentale, trouvant dans la folie et l’art le moyen de sortir du cadre réprobateur et asphyxiant dans lequel il a passé sa vie. Inquiétant, effrayant, brutal, violent, mais également drôle et touchant, Bronson, tel que l’incarne Tom Hardy sous l’oeil avisé de Nicolas Winding Refn, est une personnage total, s’imposant avec brutalité et folie au travers de son regard, de son physique et de sa voix. La folie à l’état pur, alternant entre explosions de violence (physique et verbale) et fatalisme angoissant. La bipolarité poussée à son paroxysme.

 

Enfin, nous pouvons nous arrêter sur l’extraordinaire performance d’Hardy dans le clivant film de Alejandro Gonzalez Inarritu, The Revenant (2016). Alors que Dicaprio se donne corps et âme dans son interprétation du survivant Hugh Glass (pour lequel il recevra d’ailleurs son oscar tant convoité), Tom Hardy est chargé d’incarner le « méchant » du récit, John Fitzgerald, le trappeur assassin du fils de Glass, et qui a laissé ce dernier pour mort alors qu’il s’était fait attaquer par un ours. Présenté comme cela, Fitzgerald apparait comme un personnage tout à fait antipathique, lâche et veule. Or, la prestation de Tom Hardy complexifie les motivations de Fitzgerald, plutôt animé par la peur et la panique que par la méchanceté. Scalpé par une tribu d’indiens lorsqu’il était au Texas, Fitzgerald est un être meurtri, profondément apeuré par le monde dans lequel il vit et survit. Le principe narratif et psychologique qui anime ce personnage est bel et bien la peur. Il veut tuer le personnage de DiCaprio parce qu’il veut fuir les indiens de la région ; il assassine le fils de celui-ci, témoin de la tentative d’étouffement de Glass, de peur qu’il ne dise la vérité à l’autre trappeur chargé de rapatrier Glass au camp ; enfin, il fuit le camp de peur que Glass ne le retrouve. Son regard transpire la méfiance, si bien que sa supposée méchanceté peut légitimement être mise sur le compte de sa profonde crainte du monde. Tandis que dans tous les films cités précédemment, Tom Hardy apparaissait dans sa puissance, physique (dont la quintessence reste Bronson) et/ou héroïque, il démontre dans The Revenant sa capacité à mêler la brutalité habituelle de ses personnages à une sensibilité angoissée, voire touchante. Fitzgerald est un survivant, mais également un homme seul, marqué dans sa chaire par la peur qu’il a rencontré au cours de sa vie, et qui l’anime jusqu’à la fin.

Ainsi, il s’agit de voir la cohérence des choix artistique de Tom Hardy, conscient de ce qu’il incarne à l’écran, mais également des capacités qu’il a à faire exploser cette image qu’il a construite. Acteur « fragment », son regard, son corps et sa voix resteront comme des souvenirs de cinéma puissants et intenses, signes du travail d’un immense acteur, dont la force et la nuance sont les maître-mots.




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