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THE HOUSE THAT JACK BUILT | L’échec de l’arrogant et du monstre

États-Unis, années 70. Nous suivons le très brillant Jack à travers cinq incidents et découvrons les meurtres qui vont marquer son parcours de tueur en série. L’histoire est vécue du point de vue de Jack. Il considère chaque meurtre comme une œuvre d’art en soi. Alors que l’ultime et inévitable intervention de la police ne cesse de se rapprocher (ce qui exaspère Jack et lui met la pression) il décide – contrairement à toute logique – de prendre de plus en plus de risques. Tout au long du film, nous découvrons les descriptions de Jack sur sa situation personnelle, ses problèmes et ses pensées à travers sa conversation avec un inconnu, Verge. Un mélange grotesque de sophismes, d’apitoiement presque enfantin sur soi et d’explications détaillées sur les manœuvres dangereuses et difficiles de Jack.

L’impossible mariage du Ciel et de l’Enfer

Dans le hors-série de Libération « Pourquoi filmez-vous ? » en 1987, Lars von Trier répondait à la question posée dans le titre du journal par la phrase suivante : « Pour défier Dieu et l’homme… La raison pour laquelle Frankenstein a créé son monstre. L’excitation due au fait de combiner de quelconques morceaux au rebut et un cerveau de criminel, aux forces de la nature. Le résultat peut ne pas être joli à voir, mais possède une volonté propre et pourrait avoir des conséquences néfastes… et c’est là l’inconvénient ».

Le péché commis par le Dr. Frankenstein était celui de l’homme prétendant être l’égal de Dieu. Plus précisément, son péché était celui de croire qu’il pouvait atteindre la perfection de la création divine. Dans cette perspective, l’oeuvre d’art, en tant que création, prétend à la possibilité d’incarner un regard intelligible, divin et parfait, transcendant le sensible, qui est quant à lui le propre de l’Humanité. Or, cette prétention est illégitime, car la perfection ne relève que du divin. Ainsi, l’oeuvre d’art serait fondamentalement mauvaise. Il n’est pas bon de lever le voile séparant le Ciel de l’Enfer.

The house that Jack built
« Les anciens savaient ce que c’est que “lever le voile”. Ils appelaient ça voir le dieu Pan » nous disait Arthur Matchen en 1901, qui, au travers de cette personnification bien connue du Mal (le satire, mi-homme mi-bouc, lequel bouc constitue déjà à lui tout seul un symbole du Diable), prévenait déjà son lecteur du péché consistant à prétendre avoir un droit de regard sur le divin intelligible. La seule personne ayant esquissée du coin de l’oeil ce qu’il y avait au-delà du « voile », dans le roman de Matchen, est celle-là même qui mettra au monde une incarnation du Mal, cousine de ces grandes figures de l’Apocalypse que sont l’antéchrist (Antichrist), l’étoile-absinthe (Melancholia) et la grande putain de Babylone (Nymphomaniac).

Depuis ses premiers films, Lars von Trier nous montre un monde en pleine déperdition, où il est finalement impossible de conjurer les forces irrationnelles et maléfiques. Après l’espoir placé dans des figures martyrielles, incarnées par les trois femmes de la trilogie « Coeur d’or », qui, au travers de leur sacrifice, entendaient sauver l’Humanité du Mal, Lars von Trier a fait le constat, au travers du personnage de Grace dans Dogville et Manderlay, que ce sacrifice n’en valait pas la peine.

L’échec des humanistes

Toute tentative de combat contre le mal est vaine. Il est impossible de conjurer les forces irrationnelles par la raison, car, au fond, la raison n’a fait que les alimenter par sa violence et son hypocrisie. Cette raison était incarnée par le personnage de Willem Defoe dans Antichrist, qui, sous couvert d’une volonté d’aider sa femme, n’a fait qu’aggraver sa maladie en l’enfermant dans un discours thérapeutique dogmatique. Elle était également incarnée par le personnage de John (Kiefer Sutherland), le mari de Claire (Charlotte Gainsbourg) dans Melancholia, qui niait la vérité de la fin du monde au travers d’un discours scientifique aussi rationnel qu’illusoire. Enfin, le personnage de Seligman (Stellan Skarsgård) dans Nymphomaniac, constitue encore à ce jour le dernier avatar de ces rationalistes pseudo-progressistes peuplant le cinéma de von Trier, tous marqués par leur échec à imposer leur fébrile, voire hypocrite vision humaniste du monde, face aux forces irrationnelles.

Dans The House that Jack Built, ces « humanistes » sont absents. Personne ne répond ni ne vient en aide lorsqu’une des victimes de Jack hurle par la fenêtre pour qu’on la secourt. Il n’y a donc même plus de tentative de combat contre le Mal dans le dernier film de Lars von Trier. Le Mal règne, et il fait ce qu’il veut au travers de Jack.

The house that Jack built
En laissant suggérer, dans ses différentes interviews, la possibilité que Jack soit son alter-ego à l’écran, Lars von Trier donne volontairement raison aux critiques qui n’ont cessé de condamner ses films, les jugeant pervers, misogynes, malsains, dégueulasses et prétentieux. Il va dans leur sens lorsqu’il s’agit d’identifier la nature de l’oeuvre d’art, présentée, pour reprendre les mots de Pacôme Thiellement à propos d’Antichrist, non pas comme la petite fille de Dieu, mais bien comme la petite fille du Diable. En effet, l’art, dans The House that Jack Built, est complice des forces de destruction, et Jack n’entraperçoit le sublime que dans l’horreur.

Or, cette analogie du personnage au réalisateur est un réflexe somme toute assez facile, car le dénouement du film nous montre ce qui les distingue fondamentalement. Ce qui les différencie, c’est le fait que Lars von Trier n’a pas, et n’a jamais eu, la prétention d’atteindre le sublime et l’intelligibilité omnisciente dans son art. C’était déjà le sens du Dogme95, qui entendait, au travers de la caméra portée, montrer et assumer dès le départ l’imperfection de l’action qui nous est montrée.

Car prétendre à l’oeuvre ultime signifierait déjà, au fond, la mort de l’art lui-même. Faire l’oeuvre ultime, c’est faire preuve d’arrogance, en se prétendant symboliquement « l’égal de Dieu », à l’image de Satan, ou de Jack. Cette arrogance, c’est justement celle que la majorité des critiques a prêté à Lars von Trier depuis le début de sa carrière. Un idée qu’il n’a cessé d’alimenter au travers de ses diverses provocations, mais qu’il n’a jamais concrétisé dans son oeuvre. Oui, Lars von Trier ne succombe pas au Mal.

La fin, c’est ce qui tue les films

Car qu’est-ce que le Mal dans l’oeuvre de Lars von Trier ? Le Mal réside dans le fait de devenir ce que les autres pensent de vous. Jamais von Trier n’a traduit à l’écran ce que les critiques ont pensé de lui et de son cinéma. Le dénouement de The House that Jack Built en est l’exemple le plus explicite, car il condamne l’arrogance du personnage principal, qui voulait franchir le puits de lave séparant le Paradis de l’Enfer.

Matt Dillon dans The house that Jack built
Le « mariage » du Ciel (ou de la raison dans toute sa finitude) et de l’Enfer (ou de l’énergie créatrice dans toute son infinitude) auquel prétendait Jack est impossible, car c’est justement leur opposition qui est garante de notre humanité, laquelle est à la fois limitée par sa propre condition de mortelle, et illimitée dans son potentiel créatif et imaginatif. C’est la raison pour laquelle le pont reliant le Ciel et l’Enfer a été détruit, et qu’il ne peut être franchi, n’en déplaise à Jack : cette rupture est la garante de ce qui fait de nous des humains, soit l’imperfection. Lars von Trier n’a cessé de nous dire que l’oeuvre d’art se doit nécessairement d’être imparfaite, et c’est ce que ne comprend pas Jack, qui tombe dans les flammes infernales, tout simplement parce qu’il se croyait parfait.

Dans un entretien réalisé par Joachim Lepastier pour le numéro d’octobre 2018 des Cahiers du cinéma, Lars von Trier déclare : « la fin, c’est ce qui tue les films. Un début est toujours fantastique. Quel que soit le film, ça ouvre les possibilités ». Nymphomaniac se concluait dans le noir, laissant la part belle au spectateur d’achever perpétuellement le récit au travers de son imagination. The House that Jack Built se conclut par le nécessaire échec de son arrogant et monstrueux personnage principal, permettant d’expliciter avec brio le propre de toute oeuvre d’art, à savoir sa nécessaire et profane imperfection.