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LAURI-MATTI PARPPEI | Interview

Il a fallu sept ans à Lauri-Matti Parppei pour transformer ses souvenirs de musicien·ne freak dans une petite ville finlandaise en un premier long métrage présenté à Cannes, à l’ACID, neuf mois avant sa sortie en salle en France. Durant cet entretien dans un salon donnant directement sur la façade du Palais des Festivals, iel partage sa vision d’un cinéma sans étiquettes ni frontières, où la queerness n’a pas besoin d’être nommée pour exister pleinement.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous de présenter La lumière ne meurt jamais, votre premier long métrage, ici au festival de Cannes ?

Lauri-Matti Parppei : C’est assez exceptionnel. Je ne suis pas sûr·e, mais il y a eu moins de 10 films finlandais à Cannes après 2000, en ce millénaire. Donc c’est assez incroyable. C’était aussi un film improbable à faire dans un certain sens parce que jouer de la musique bizarre dans une petite ville finlandaise n’était pas la chose la plus facile à vendre. Mais c’est presque écrasant, je n’aurais pas cru ça. Ce ne sont que des vibrations positives. Je suis juste heureux·se. Maintenant nous avons aussi une distribution française et ça me touche parce que l’histoire parle de mon passé dans cette petite scène musicale et de la voir traversant les frontières ou qu’elle résonne réellement dans d’autres cultures et d’autres endroits aussi, ça me remplit de bonheur.

Quand vous dites que c’est votre passé, vous faites référence à votre passé en tant que musicien·ne ou vous sous-entendez que Pauli fait partie de votre histoire ?

Je dirais que les deux personnages principaux, Pauli et Iris, sont moi à différents moments de ma vie dans un certain sens. Iris, c’est moi en tant que jeune musicien·ne frénétique dans ma vieille ville natale où j’étais le·la freak faisant de la musique bizarre, expérimentale, étrange. Avec mes ami·e·s, on croyait toujours en notre musique, mais c’était toujours un grand succès… nulle part (rires). Et Pauli, au contraire, ce serait moi maintenant en tant que cinéaste professionnel·le qui doit toujours se conformer aux règles et s’incliner devant les hiérarchies et les structures du monde du cinéma. Donc c’est à propos de ma peur de perdre mon attitude vis-à-vis de l’art et de m’éloigner de mes valeurs.

La lumière ne meurt jamais

Vous utilisez vos deux personnages pour exprimer vos contradictions intérieures.

Lauri-Matti Parppei : Oui, à peu près. C’est vraiment intelligent. Je devrais faire ça aussi. Je recommande vivement.

Nous sommes peut-être plus à l’aise pour écrire sur les films que pour en écrire. Vous avez dit avoir rencontré des difficultés à financer ce premier film. Pouvez-vous nous parler de la genèse du projet jusqu’au tournage de la première scène ?

Ça a pris sept ans à partir du premier brouillon pour le faire. Mais le voyage était en fait encore plus long, parce qu’à l’origine j’avais commencé à écrire un roman, un roman de fiction sur ma vie dans la scène musicale quand j’étais très jeune. J’étais un·e très mauvais·e écrivain·e, donc j’ai réussi à sortir peut-être deux pages en une semaine ou quelque chose comme ça. C’était un échec. Par la suite, j’ai fait un court métrage basé sur le même matériel, qui fut aussi un échec. Je savais que je tenais quelque chose, mais j’avais probablement juste besoin de distance par rapport à ça.

Les deux personnages principaux, Pauli et Iris, c’est moi à différents moments de ma vie.

Peut-être parce que maintenant nous avons deux personnages qui peuvent dépeindre la contradiction en même temps et montrer la musique et comment ça se passe. Je crois que le temps était en fait bon pour le film. C’était difficile à vendre pour le système finlandais et ça a nécessité quelques changements de personnel dans la production du film, pour le faire avancer. Mais ensuite nous avions encore besoin d’un co-producteur international pour le faire réellement et le faire arriver financièrement.

Vous avez finalement fait appel à une boîte de production à Bergen…

Oui, en Norvège. Je pense que c’était un bon pays pour le faire parce que c’est similaire au mien, même si la langue est très différente. Peut-être que ça faisait aussi partie du fait que l’histoire traverse réellement les frontières culturelles. Donc ce n’était pas juste à propos du dialogue. Notre monteuse ne comprenait pas un mot de finnois, donc nous nous sommes concentré·e·s peut-être plus sur l’histoire que simplement sur le fait de rendre le dialogue correct.

J’ai sauté une phase ou deux dans le processus. Je l’ai écrit, écrit et réécrit, et pourtant l’histoire est à peu près la même. Elle est juste devenue meilleure au fil du process. Sa création a impliqué beaucoup de monde, même si ça se passe dans un lieu réel, dans une vraie ville en Finlande. Pendant le processus, c’est devenu plus cristallisé autour de deux enjeux : comment dépeindre ce monde et comment dépeindre cette ville.

Votre film parle de création, d’improvisation et de l’impulsion, l’envie de créer et de se sentir libre des limites. Comment avez-vous intégré la musique au récit ?

C’était assez clair dès le départ que nous n’aurions pas de bande-originale dedans. Donc ça mettait beaucoup de pression, d’emphase, sur les performances réelles et les scènes. J’ai essayé de les écrire de manière méticuleuse, avec beaucoup de description de comment ils jouent et ce qu’ils jouent juste pour donner l’idée au spectateur. C’était très difficile d’écrire ça.

J’ai fait des démos précoces dans les très premiers stades du script. Mais ce n’était toujours pas concluant… Je faisais ça surtout par moi-même ou avec un·e camarade de groupe, mais quelque chose manquait. Pourtant, je savais que ça pourrait marcher quand nous aurions les bonnes personnes et que nous le ferions réellement en direct et de manière créative.

Vous avez enregistré les morceaux en live ?

Oui, tout. Tout est en direct et en une prise, essentiellement. C’était assez risqué, mais nous avons fait beaucoup de répétitions en groupe, avant d’en faire avec les acteurices.

C’est peut-être ce qui donne à votre film une dimension documentaire…

Je les ai beaucoup impliqué·e·s dans la création de la musique, même si les compositions, si vous voulez les appeler ainsi, sont de moi. Nous avons commencé à les construire à partir de zéro. Nous avions des boîtes pleines de choses bizarres pour essayer de faire des sons. J’avais noué quelques contacts dans le milieu musical, j’étais producteur·rice de musique. C’était très important de trouver des gens qui pouvaient jouer une telle musique sans que ça devienne une blague, parce que nous voulions vraiment trouver des gens qui pouvaient s’exprimer à travers ça.

Je voulais créer et dépeindre un monde où vous pouvez juste être vous-même sans penser aux rôles de genre ou penser aux autres. L’amour hétéro n’a pas à être normé.

Comment les avez-vous trouvé·e·s ? Y avait-il des spécificités, des compétences qu’iels avaient que vous recherchiez ?

Anna, qui joue Iris, s’est distinguée rapidement parce qu’elle connaît le dialecte local. C’était la chose principale qui nous a attiré·e·s vers elle. Mais quand elle est venue au casting, elle a juste écrasé la compétition immédiatement.

Anna Rosaliina Kauno est assez incroyable, alors que c’est son tout premier rôle au cinéma.

Elle n’est pas une actrice professionnelle ou quoi que ce soit. Elle est juste une locale… Elle a fait quelques petites choses de théâtre et elle est danseuse. Ouais, mais sa présence à l’écran est incroyable. C’est une star de cinéma.

Pour Pauli, nous cherchions un homme très masculin qui possédait encore cette sensibilité. Samuel est un acteur professionnel qui fait son doctorat en études théâtrales, mais il possédait encore ce trait… Pas forcément chaotique, mais en quelque sorte…

Un personnage sombre et magnétique.

Voilà, exactement. Une très bonne façon de le dire. Quand nous avons commencé à faire la musique, nous venions tou·te·s de milieux différents. Camille, qui joue Sini, est artiste visuelle et a fait de la musique noise, donc iels ont tou·te·s apporté quelque chose à la table en créant la musique ensemble.

Une vraie troupe créative, dans toute sa diversité. En termes de représentation, cela se ressent d’ailleurs dans votre film.

C’est intéressant, parce que même si nous n’en avions pas parlé à l’époque, plus tard nous avons réalisé que dans notre petit groupe de personnes, beaucoup d’entre nous étaient queer. Même si les personnages principaux semblent hétéros, en apparence, je pensais pouvoir aborder les relations hétérosexuelles d’une perspective particulière. L’amour hétéro n’a pas à être normé. Je suis vraiment content·e que des gens comme vous aient capté ça du film, parce que c’est quelque chose que nous n’avons pas évoqué en le créant. C’était instinctif.

La lumière ne meurt jamais

Vous n’en faites pas un sujet, c’est presque une utopie. Aucun personnage ne semble avoir besoin de revendiquer son identité, comme un monde où vous pourriez être vous-même sans avoir à vous définir.

Une de mes notes de réalisateurice s’est terminée exactement comme ça : nous voulions créer et dépeindre un monde où vous pouvez juste être vous-même sans penser aux rôles de genre ou penser aux autres. Et le film parle de l’impitoyabilité du personnage principal envers lui-même, qu’il a vraiment projeté les attentes des autres sur lui-même. Il attend ces choses de lui-même. Donc je voulais que Pauli, à travers son histoire, permette aux gens de lâcher prise de ces attentes des autres et de soi-même.

Je suis super chanceux·se de pouvoir dépeindre ce monde et de dépeindre ces types de relations et ces façons d’être humain·e. Je pense que c’est rare dans un certain sens. Je n’ai peut-être même pas capté ça moi-même avant que nous le fassions. C’était mon idée, mais je ne comprenais pas à quel point cette vision du monde était fortement intégrée dans le film et dans les personnages jusqu’à ce que nous l’ayons tourné et que je l’ai vu et j’étais très content·e.

Il y a de plus en plus de représentation queer, ça arrive… Même si beaucoup de personnages queer sont des versions queer fantasmées. Mais ce que ça signifie d’être non-binaire, un peu moins. La chance que nous avons, c’est que le finnois n’a pas de pronoms, comme des pronoms genrés dans la langue. Quand nous faisons le film, nous n’avons jamais parlé des genres des personnages, ce qui est assez libérateur. Nous ne leur avons jamais posé d’étiquettes.

Il n’y a pas de genre dans la langue ?

Vous devez ajouter quelque chose comme homme ou femme, ou quoi que vous ayez besoin d’ajouter. À la fin du mot, comme en allemand par exemple. D’autres langues sont vraiment binaires. Même les objets ont un genre. Alors que peut-être que c’est plus complexe que ça. Peut-être que c’est plus fluide dans votre vie.

Un autre personnage a une importance dans le film… Le chien.

Oui. (iel sourit)

Peut-on savoir comment vous est venue l’idée de le représenter ainsi ?

Nous ne pouvions pas trouver un autre chien. Il est très gentil, Hermus, c’est un très gros chien, et pourtant c’est le chien le plus doux que j’aie jamais rencontré. Et c’était aussi le chien le moins cher que nous ayons eu (rires). Il génère sa propre puissance. C’est comme dans Matrix, les humains sont utilisés comme batteries pour les ordinateurs (rires). À l’origine, je pensais que je ne donnerais aucune sorte de réponse à cette question, mais je pense que le chien reflète notre perception du monde, comme pour forcer le spectateur à voir le monde sous un angle différent. Oui, vous pouvez avoir un chien comme ça. Et vous pouvez être ce que vous êtes.

Techniquement, ce n’était pas très compliqué, c’était fait avec un style très basique, avec des bandes LED enroulées.

Pourtant sa présence ajoute une sorte de mélancolie…

C’est un chien mélancolique. Parfait pour notre chien. Mais ouais, c’était… C’était quand nous avons d’abord tourné la scène avec les lumières LED allumées, parce que nous avions débattu, devrions-nous peut-être revenir à la blague et ne pas le faire. Mais quand nous l’avons vu là, OK, maintenant ça marche, et nous ne pouvons pas enlever… Nous n’avons pas le budget pour enlever ces bandes LED.

Pour conclure, après le festival de Cannes, le film bénéficiera d’une sortie en France et dans de nombreux pays européens…

… Essentiellement des salles plus indépendantes apparaissent, mais nous espérons que les chaînes de blockbusters les prendront aussi, parce qu’il semble que… Nous avons un très bon distributeur, iels sont très bon·ne·s pour distribuer l’art house.

Ce n’est que le début de l’aventure pour vous, cette présentation cannoise…

Oui. La partie promotion de l’aventure. Mais ça va être intéressant.

Avez-vous déjà des idées pour un second long-métrage ?

Je vais me concentrer sur la promotion de celui-là, mais je devrais commencer à écrire quand je rentre à la maison. Nous avons déjà une autre histoire, dans une Finlande rurale.


Propos recueillis au festival de Cannes (traduits et édités)


Remerciements : Anne-Lise Kontz (N66) – Portrait © Le Bleu du Miroir (SN)