FESTIVAL LUMIÈRE 2018 | JOUR 9 : Jane et Henry Fonda pour clôturer le festival

JOUR 9 : Jane et Henry Fonda pour clôturer ce 10e festival Lumière

Huit jours après la cérémonie d’ouverture, nous voici donc de retour à la Halle Tony Garnier pour la clôture de cette dixième édition du Festival Lumière. La cérémonie s’est ouverte avec l’arrivée de la pétillante Jane Fonda, acclamée par une standing ovation. Elle s’est poursuivie avec la traditionnelle projection du remake de La Sortie des usines Lumière tourné la veille par l’actrice. La version de Jane Fonda était à son image, joyeuse mais avec le poing levé. La comédienne est ensuite montée sur scène pour remercier le festival mais surtout la ville de Lyon pour son accueil plein de gentillesse et de passion.

Jane Fonda tourne La sortie des usines Lumière à Lyon
Pour clôturer cette édition, Jane Fonda a préféré rendre hommage à son père plutôt que de projeter un de ses propres films, comme c’est habituellement la coutume. Elle a donc laissé la salle en compagnie de Henry Fonda, dans ce qui est sûrement son plus grand rôle, celui de Tom Joad dans Les Raisins de la colère. Chef d’œuvre instantané de John Ford, adapté du roman de Steinbeck, le film dépeint avec un réalisme quasi documentaire l’Amérique de la Grande Dépression à travers le voyage de cette famille de l’Oklahoma expulsée de ses terres et en quête d’un hypothétique ailleurs. Avec l’aide de son chef opérateur Gregg Toland (ayant entre autres Citizen Kane à son actif), John Ford s’inspira des photos de Walker Evans et Dorothea Lange pour coller au plus près de la réalité de ces laissés pour compte (voir notamment les séquences dans le premier camp). À la fois sobre et pourtant si beau, le noir et blanc des Raisins de la colère, impeccablement restauré, est absolument sublime. Il répond finalement au message véhiculé par le film qui, dans sa violente dénonciation du système et de la misère, met en avant des personnages animés par l’espoir, par la croyance en des jours meilleurs. Les Raisins de la colère s’impose comme l’un des plus grands films humanistes, dont le point ultime est sûrement le monologue de fin de Tom Joad.

JOUR 8 : Stephen Frears présente A very English scandal

Petit événement en cet avant dernier jour du festival, le réalisateur anglais Stephen Frears est venu présenter sa mini-série créée pour la BBC et qui n’a toujours pas trouvé de diffuseur en France. Après sa projection au festival Série Series de Fontainebleau, c’est donc Lyon qui a la chance de découvrir la nouvelle réalisation (sérielle) du cinéaste sur grand écran.

Avec beaucoup d’humour Stephen Frears a évoqué le caractère hautement anglais du bien nommé A Very English Scandal, qui raconte, sur deux décennies (les 60’s et les 70’s), comment Jeremy Thorpe, un leader politique britannique, va tout faire pour réduire au silence un de ses anciens amants qui menace de révéler leur relation homosexualité à une époque où c’est encore illégal en Angleterre. « Une histoire vraie mais néanmoins ridicule » explique Stephen Frears. Et c’est avec ce ton qu’il a abordé cette affaire, avec un humour très anglais plein d’autodérision (on salue au passage le scénario de Russell T. Davies) mais ne perdant jamais de vue la critique des manipulations politiques et surtout le tabou de l’homosexualité à l’époque.

Hugh Grant et Ben Whishaw dans A very English scandal
Naviguant toujours sur un fil ténu mais qu’ils gèrent avec une merveilleuse dextérité, les comédiens livrent une partition qui lie l’outrance quasi caricaturale et la sincérité des émotions de leurs personnages. Hugh Grant, métamorphosé, loin de ses habituelles comédies romantiques, incarne un politique véreux qui use de son charme pour manipuler ses interlocuteurs et gravir les échelons du pouvoir en éliminant tous les obstacles sur son passage. Mais le comédien arrive également à parfaitement capter derrière cette façade l’homme meurtri de n’avoir pas pu vivre son homosexualité au grand jour. Face à lui : le toujours bluffant Ben Whishaw, juste parfait dans le rôle d’un jeune homme à la fragilité émotionnelle quasi maladive, assumant son amour des hommes, mais surtout de Jeremy Thorpe. À travers lui, c’est toute la pression d’une société pleine de préjugés qui transparaît.

On espère vraiment donc que A Very English Scandal trouvera un canal de diffusion en France. En attendant, Stephen Frears a révélé qu’il avait de nouveaux projets télévisuels, aux Etats-Unis cette fois, au sujet de Steve Bannon et Donald Trump. S’il retrouve le même humour et le même ton incisif, on est preneurs !

JOUR 7 : Jane Fonda, Prix Lumière 2018

Comme de coutume, c’est à l’Amphithéâtre de Lyon, devant 3 000 spectateurs, qu’a été décerné le Prix Lumière. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, c’est l’immense actrice militante américaine Jane Fonda qui a reçu cet honneur cette année. Au cours d’une soirée ponctuée par des chansons d’Edith Piaf et de Jacques Brel, reprises par Vincent Delerm et Nolwenn Leroy, c’est avant tout l’engagement de la comédienne qui a été souligné par les différents artistes venus lui rendre hommage. L’actrice Dominique Blanc a ainsi rendu hommage au féminisme de Jane Fonda, à travers une lecture d’extraits du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, dont la résonnance, 70 ans après son écriture, reste malheureusement particulièrement d’actualité. Le féministe, mais le militantisme en général, de l’actrice étaient également au cœur des morceaux choisis par Anaïs Demoustier, Suzanne Clément et Anne Consigny dans l’autobiographie de Jane Fonda, Ma vie. Mais ces extraits évoquaient également avec émotion et nostalgie la vie privée et la carrière de l’actrice.

C’est le réalisateur franco-grec Costa-Gavras qui est venu remettre son prix à Jane Fonda. Il est revenu sur sa rencontre avec l’actrice sur le tournage des Félins de René Clément, sur lequel il était assistant réalisateur. Il a ensuite déroulé l’extraordinaire carrière de Jane Fonda, listant les grands noms avec lesquels elle a travaillé, avant de lui-aussi mettre en avant son engagement politique, notamment lors de la guerre du Vietnam. Il a conclu avec le regret réciproque de ne pas avoir travaillé ensemble, ne perdant cependant l’espoir que cela se fasse un jour. Jane Fonda a ensuite accepté son prix avec sa décontraction et sa bonne humeur légendaire, entonnant plusieurs chansons et louant la gastronomie lyonnaise, mais ne cachant pas pour autant sa vive émotion.

 

Jane Fonda honorée au Festival Lumière

Copyright Institut Lumière / Chassignole

La soirée s’est alors poursuivie avec la projection du Syndrome chinois. Ce choix s’inscrivait dans la continuité de l’hommage au militantisme de l’actrice. En effet, ce film à succès qui valut à Jane Fonda un BAFTA et une nomination aux Oscars, fut également co-produit par la comédienne (via sa société IPC), qui voulait alerter l’opinion sur les dangers du nucléaire. Ainsi le film raconte comment des journalistes assistent à un accident dans une centrale et se heurtent au refus des directeurs de leur chaîne de diffuser leur reportage, tandis qu’un technicien de la centrale tente d’alerter ses supérieurs sur la dangerosité de relancer l’exploitation.

Le Syndrome chinois ne se pose cependant pas en pamphlet antinucléaire mais se veut plus un thriller mettant en avant les lanceurs d’alerte et s’interrogeant sur le pouvoir des intérêts politiques et de l’argent, ainsi que sur l’indépendance des médias. Le film place l’individu au cœur de la machine, lui-même en proie à des doutes et prenant des risques personnels dans l’intérêt collectif. Jack Lemmon, prix d’interprétation à Cannes, incarne à merveille cette idée, tandis que Jane Fonda se bat contre la misogynie pour imposer sa parole.

Si on peut reprocher le côté parfois un peu grand spectacle du film (mais néanmoins efficace pour imposer une tension palpable et renforcer la narration), il n’en demeure pas moins qu’il sait poser comme il se doit les bonnes questions et inviter à la réflexion. Du bon cinéma populaire en somme.

JOUR 6 : Le cinéma américain à l’honneur : Richard Thorpe et Peter Bogdanovich 

Venir au Festival Lumière, c’est avoir le plaisir de temps à autre de renouer avec la projection en 35 mm et de retrouver le bruit si nostalgique de la bobine qui tourne. Cette année ce plaisir nous est offert par la rétrospective Richard Thorpe, organisée avec l’aide de Patrick Brion, créateur du Cinéma de Minuit.

Réalisateur ultra-prolifique des années 20 à 60, Richard Thorpe fut l’un des hommes forts de la MGM et toucha à tous les genres, mais s’illustra plus particulièrement dans le film d’aventure durant les années 50, avec notamment en 1952 Ivanohé et, la même année, Le Prisonnier de Zenda. Remake quasi plan pour plan de la version de 1937 réalisée par John Cromwell, il s’impose comme un film de divertissement hollywoodien type, avec ses costumes colorés et ses décors de studio magnifiés par le Technicolor. Histoire d’amour, combat du bien contre le mal, manigances politiques… le programme est complet dans cette histoire d’un sosie qui prend la place d’un roi le jour de son couronnement, alors que ce dernier a été drogué pour être destitué du pouvoir. Si l’action tarde un peu à arriver, la dernière demi-heure offre son lot de sensations avec notamment un duel à l’épée assez mémorable entre Stewart Granger et Louis Calhern.

Quelques années plus tard, au début des années 70, et dans un style très différent, nous avons maintenant rendez-vous avec Peter Bogdanovich. Ayant débuté comme critique, il a lié des amitiés avec de grands réalisateur classiques comme Howard Hawks, John Ford ou encore Orson Wells, à une époque où ceux-ci commençaient à passer de mode. Son travail en temps que réalisateur en porte forcément l’empreinte, à commencer par son film le plus emblématique La Dernière séance. Ainsi, dans les années 70, à une époque où la couleur règne en maître sur Hollywood, il arrive à négocier le noir et blanc avec son studio pourtant au départ réticent (Peter Bogdanovich les convaincra en soulignant l’appui qu’il avait reçu d’Orson Wells). Il fait ainsi revivre une petite ville du Texas du début des années 50 avec une force indépassable. Ce noir et blanc, sublime de bout en bout, porte en lui toute la rugosité d’une époque, de cette ville figée dans le temps, mais surtout la nostalgie d’un passé révolu. Peter Bogdanovich n’est sûrement pas très loin de Sonny, l’adolescent resté prisonnier du passé et qui n’arrive pas à se tourner vers l’avenir. Un avenir qui certes n’est sûrement pas celui promis par le rêve américain. Chronique douce amère d’une société pleine de désillusion, La Dernière séance filme une jeunesse qui se cherche. Peter Bogdanovich capte les derniers instants d’une époque et tente de saisir les bribes de celle qui va lui succéder. Il le fait avec une délicatesse rare, chaque plan débordant de l’amour qu’il porte à son histoire et ses personnages. Il a la volonté de retranscrire le plus justement possible les joies et les peines de ces hommes et femmes, d’en saisir les blessures. Le cinéaste filme simplement la vie, mais avec une passion telle que, l’espace de deux heures, cette vie devient notre propre réalité, comme si nous n’étions plus devant l’écran mais à l’intérieur.

Fort du succès de La Dernière séance puis de son film suivant On s’fait la valise, docteur ?, Peter Bogdanovich aura beaucoup moins de mal à imposer le noir et blanc pour La Barbe à papa, qu’il réalise en 1973. En reprenant ce projet délaissé par John Hutson, il souhaite rendre un hommage à John Ford. Le noir et blanc s’impose donc pour retrouver l’ambiance de l’Amérique de la Grande Dépression telle qu’on peut la voir dans Les Raisins de la colère. Dans une Amérique désertique, comme à l’abandon, Peter Bogdanovich tisse un road movie où les laissés pour compte ponctuent le chemin. A commencer par les deux héros, un petit escroc et une orpheline de mère, qu’il doit prendre dans ses bagages même s’il refuse d’admettre une quasi certaine paternité. Mais que l’on ne s’y trompe pas, La Barbe à papa reste avant tout une comédie dont le charme tient beaucoup à la complicité qui règne entre les deux acteurs principaux, Ryan O’Neil et sa fille Tatum, dont le caractère bien trempé et l’audace malicieuse feront d’elle la plus jeune actrice oscarisée (même si Bogdanovich avouera qu’il a parfois fallu de nombreuses prises pour arriver au résultat final).

JOUR 5 : Une rareté de Fritz Lang

Le Festival Lumière est toujours l’occasion de découvrir des raretés du septième art. Ainsi cette année, il nous offre un film méconnu de Fritz Lang, réalisé en 1950 mais longtemps resté inédit en France, jusqu’à sa diffusion dans le Cinéma de Minuit à la fin des années 1970. Récemment restauré, House by the River devrait enfin devenir plus accessible.

Philippe Le Guay, venu présenter avec passion le film, y voit un œuvre qui condense l’ensemble du travail de Fritz Lang, dont il a détaillé certaines des caractéristiques majeures. On y retrouve bien évidemment des composantes du cinéma expressionnisme, avec sa propension à tirer profit de l’esthétique de tournage en studio et de jouer avec la lumière et les ombres, son « romantisme noir » dixit Le Guay, mais aussi l’importance de la fatalité, contenue ici dans le cadre, toujours très fermé, que Fritz Lang utilise comme une prison. Le réalisateur français est également revenu sur l’importance de l’eau, vue comme une menace, comme l’instrument de la mort chez Fritz Lang. Et plus particulièrement dans ce film, où l’eau est présente dès les premiers plans et va menacer en permanence de dévoiler le cadavre qu’elle charrie. Enfin, Philippe Le Guay est revenue sur une thématique majeure de l’œuvre de Fritz Lang, et particulièrement présente ici, celle de la recherche de l’origine du mal. « Est-ce la société qui corrompt l’homme ou est-ce l’homme qui porte en lui le mal et qui détruit l’harmonie idéale de l’utopie de la société ? » Chaque partie aurait sa responsabilité pour Fritz Lang, pour qui chacun à une part d’ombre qui peut se révéler suite à des événements particuliers.

House by the River raconte ainsi comment en écrivain raté, que l’on pourrait penser inoffensif dans la première scène du film, va sombrer dans la spirale infernale du mal et y trouver une inspiration malsaine. Ses proches se retrouvent malgré eux emportés dans une tourmente infernale, tandis que la société joue son rôle de catalyseur à coup de conclusions hâtives. Fritz Lang livre une très belle mise en scène, réglée au millimètre, sur un thème qu’il maitrise parfaitement, mais le film souffre peut-être justement d’un scénario assez convenu et d’une mécanique peut-être un peu trop huilée. Le film reste cependant très efficace et les comédiens y sont impeccables. Louis Hayward y est diabolique, tandis que Jane Wyatt et Lee Bowman, respectivement l’épouse et le frère du machiavélique écrivain, sont très touchants. Lee Bowman incarne d’ailleurs le personnage le plus intéressant du film, celui du complice empli de remords mais totalement muselé.

JOUR 4 : Jane Fonda dans le tourbillon impitoyable d’Arthur Penn

C’est vendredi que Jane Fonda recevra le dixième Prix Lumière, mais Lyon la célèbre toute la semaine avec une rétrospective d’une quinzaine de films. Ce soir on pouvait ainsi (re)découvrir La Poursuite impitoyable d’Arthur Penn. Si Jane Fonda n’y tient pas le rôle principal (il n’y en a d’ailleurs pas vraiment, le film prenant plutôt l’allure d’une œuvre collective), il n’en demeure pas moins que l’actrice, alors au début de sa carrière, y est parfaite, et que revoir ce film 50 ans après sa sortie est pour le moins intéressant tant finalement son sujet trouve encore un écho aujourd’hui. Grover Crisp, le responsable de la sauvegarde des films de la Columbia venu présenter le film, expliquait même combien il avait été étonné lorsqu’il avait redécouvert le film au moment de sa restauration en 2016, année tristement particulière dans l’Histoire des Etats-Unis. La Poursuite impitoyable prend en effet pour cadre une ville du Texas conservatrice où le racisme, la stratification sociale, l’égoïsme, les préjugés et le lynchage par l’opinion publique règnent en maître. Lorsqu’un prisonnier s’évade et que l’ivresse du samedi soir s’en mêle, c’est toutes ces sourdes menaces qui s’exacerbent le temps d’une nuit de cauchemar.

Si La Poursuite impitoyable fut un échec à sa sortie et que le réalisateur lui-même reniera son film suite à une collaboration douloureuse avec le producteur Sam Spiegel, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une peinture acerbe de la société américaine, mais finalement aussi, par bien des points, des bassesses de l’homme en général. Les rumeurs infondées, les avis tranchés à la va-vite, l’engouement naissant de l’effusion collective y sont poussés à leur paroxysme. Si l’histoire est certes théâtralisée, les fondements eux sont bien réalistes.

L’intérêt de La Poursuite impitoyable tient aussi au fait que le film se situe, sans doute à cause de l’histoire complexe de sa production, à la charnière de l’ancien et du nouvel Hollywood. Si le film a une facture globale assez classique, certainement voulue par Sam Spiegel qui refusa le montage à Arthur Penn, il porte quand même l’empreinte de son réalisateur. Par son sujet déjà, la critique d’une société américaine à la dérive et la volonté de mettre en avant les exclus, et ensuite par sa façon sans concession de le traiter. La scène de passage à tabac de Marlon Brando (parfait en shérif à l’allure texane typique mais qui est finalement un des rares personnages censés du film) est notamment d’une rare violence, et va alors ouvrir le film à une dimension presque surréaliste dans sa dernière partie, tellement oppressante qu’elle vous fait vous sentir totalement vidé à la fin de la projection.

JOUR 3 : ALFONSO CUARÓN A L’HONNEUR

Le réalisateur mexicain a déjà plusieurs fois honoré le Festival Lumière de sa présence, mais cette année il en est l’un des invités d’honneur. Et pour l’occasion il n’est pas venu les mains vides, puisqu’il a amené avec lui son dernier né, Roma, fraichement couronné d’un Lion d’or à Venise. C’est donc une occasion assez rare de découvrir le film sur grand écran en France, celui-ci étant attendu sur Netflix pour le mois de décembre. Les quelques séances ont donc rapidement affichées complet, et c’est une salle trépignant d’impatience et d’excitation qui a accueilli le cinéaste ce soir. On pouvait d’ailleurs compter quelques spectateurs prestigieux dans la salle, comme Bertrand Tavernier, Jeunet et Caro, Tony Marshall, Robin Campillo, ou encore les hispaniques Javier Bardem, Juan Antonio Bayona et Fernando León de Aranoa.

Avant la projection Alfonso Cuarón est revenu sur la genèse du projet et sur le rôle qu’a joué Thierry Frémaux dans celle-ci. Au cours d’une soirée arrosée au festival mexicain de Morelia, ils ont évoqués les futurs projets du cinéaste et, alors que Cuarón exposait les premières bribes de Roma, Thierry Frémaux aurait su trouver les arguments pour le convaincre que c’était vraiment le moment qu’il revienne tourner au Mexique. Ainsi le retour dans son pays natal est passé de simple idée à une véritable nécessité, mais pour y faire quelque chose qui lui soit très personnel.

Roma d'Alfonso Cuaron
Rapidement le projet s’est axé sur trois piliers principaux. Celui du personnage principal, une domestique dans une famille de la classe moyenne mexicaine. Celui de l’outil, qui serait la mémoire. Et celui du visuel, qui serait impérativement en noir et blanc. Cuarón est revenu plus particulièrement sur l’aspect formel du film, tourné en 65 mm, un format habituellement réservé aux grosses productions. Après avoir tourné de très gros films hollywoodiens, le cinéaste a appris à digérer les outils des superproductions et a compris qu’il serait très précieux de les utiliser dans un univers de cinéma d’auteur, comme Wenders ou Godard avaient pu le faire avec la 3D.

> > > À lire aussi : la critique du film Roma d’Alfonso Cuaron.

Et on peut dire que Cuarón a réussi son pari. Roma est formellement un film stupéfiant et cette forme est entièrement mise à profit pour immerger le spectateur dans le Mexico de l’enfance du cinéaste, et lui faire vivre au plus près le quotidien d’une année charnière dans la vie de deux femmes abandonnées par les hommes. Envoutant et sublime.

JOUR 2 : L’habitué Jerry Schatzberg – À la découverte d’Henri Decoin

Le réalisateur américain Jerry Schatzberg est un habitué du festival Lumière, il y a déjà présenté plusieurs de ses films dont le magnifique Portrait d’une enfant déchue (avec Faye Dunaway), Panique à Needle Park (qui a révélé Al Pacino), sa palme d’or L’Epouvantail, ou encore l’émouvant L’Ami retrouvé. Cette année, il revient pour présenter un film méconnu de sa filmographie, La Vie privée d’un sénateur. Si le réalisateur confie que la production du film s’est plutôt bien passée, il ne cache pas non plus quelques difficultés, notamment avec Alan Alda, l’acteur principal mais aussi le scénariste du film. Ce dernier avait visiblement du mal à accepter un quelconque changement dans les lignes qu’il avait écrites, ce qui aurait entrainé des tensions avec les autres comédiens.

Meryl Streep
À la lumière de cette révélation, on ne peut que penser, même s’il ne l’évoque pas, que Jerry Schatzberg a sûrement vu sa marge de manœuvre limitée. En tout cas, il apparaît que La Vie privée d’un sénateur est un peu moins abouti que les autres films du réalisateur. Non pas que le film soit mauvais, mais il suit une ligne directrice assez convenue et reste souvent en surface des choses. Dans cette histoire d’un sénateur qui voit sa vie bouleverser par les rouages de la politique, c’est très clairement le versant intime qui est le plus réussi, et qui aurait sûrement gagné à être totalement au cœur du film. Au même titre que le ton du film glisse petit à petit de la légèreté à plus de gravité, la vie de famille du sénateur, au départ exemplaire, s’effrite. Barbara Harris, en femme laissé sur le bord de la route, offre une prestation extrêmement touchante. Elle éclipse Alan Alda, pourtant très à l’aise dans son rôle. Meryl Streep, alors à ses débuts, fait déjà preuve de beaucoup de justesse, dans le rôle de la maîtresse qui n’a cependant pas la même dimension que celui de Barbara Harris.

Notre second film de la journée sera dans un tout autre univers, celui du réalisateur français à l’honneur cette année, Henri Decoin. Cinéaste prolifique des années 1930 à 1960, il s’est plus particulièrement illustré dans le policier mais aura su toucher à tous les genres, y compris la comédie musicale avec Un soir au music-hall présenté aujourd’hui au festival. Réalisé en 1956, à l’époque où les films de Gene Kelly et Stanley Donen faisaient un tabac, cette superproduction se veut une version made in France des musicals hollywoodiens. On ne va pas se mentir, le film ne soutient pas la comparaison. Tout d’abord parce que son scénario tient sur un ticket de métro, et que les scènes parlées manquent souvent d’intérêt. Ensuite parce que le choix d’Eddie Constantine tient avant tout au fait que le comédien américain, également chanteur, cartonnait en France, et tant pis si le rôle ne lui convient pas du tout.

Pourtant, on ne peut pas bouder son plaisir en regardant Un soir au music-hall. Parce que cet ersatz de musical est fait avec une naïveté touchante et une bonne humeur communicative. Parce que certains numéros sont particulièrement réussis. Parce que le charme des décors en carton pâte et des très beaux costumes opère toujours en Technicolor. Et surtout parce que Zizi Jeanmaire, dans un de ses rares rôles principaux, est délicieuse. Sublime et sensuelle lorsqu’elle danse, elle a la gouille d’Arletty dès qu’elle ouvre la bouche. On ne contredira donc pas François Truffaut lorsqu’il disait que, rien que pour elle, le film vaut le déplacement.

JOUR 1 : Que la dixième édition commence !

En dix éditions, le Festival Lumière a déjà su créer ses petites habitudes. C’est donc une nouvelle fois qu’il a ouvert ses festivités dans l’immense Halle Tony Garnier, devant 5 000 spectateurs, au cours d’une cérémonie riche en émotions. Le parterre d’invités regroupait les nouveaux venus (dont Liv Ullmann et Javier Bardem, honorés cette année) et les habitués, qui aiment à revenir célébrer la cinéphilie. Et cette année, certains absents avaient même été invités à la fête grâce au talent de Laurent Gerra.

La cérémonie s’est déroulée suivant ses temps forts habituels : présentation du programme de la semaine, projections de films des frères Lumière (avec une présentation en avant-première de copies restaurées de films au format 75 mm, créé à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1900 mais qui ne sera que très peu utilisé), et ouverture officielle du Festival par les invités et le public. Mais cette cérémonie de la dixième édition a aussi été l’occasion de regarder dans le rétro avec un très beau film-retrospective des éditions précédentes qui a ouvert la soirée. Thierry Frémaux et l’architecte Renzo Piano ont également dévoilé un projet, dont l’idée avait germé il y a dix ans en même temps que celle du Festival et qui on l’espère pourra voir le jour, celui d’un agrandissement de l’Institut Lumière en une « Cité Lumière » entièrement dévolue à la mémoire du septième art. Cette cérémonie a également été marquée par un message vidéo du premier prix Lumière, Clint Eastwood, qui a rendu hommage à Pierre Rissient, grand cinéphile décédé cette année qui a contribué à promouvoir en France certains cinéastes étrangers, dont Eastwood. Enfin, autre temps fort de cette cérémonie, la Halle a manifesté son soutien au cinéaste ukrainien Oleh Sentsov à travers une minute d’applaudissement pour appeler à sa libération.

Ce fût ensuite le moment d’honorer le grand invité de cette soirée, un habitué du Festival Lumière, Claude Lelouch, venu présenter en compagnie de Jean-Paul Belmondo et Richard Anconina, l’un de ses plus grand succès, Itinéraire d’un enfant gâté. Alors que Bertrand Tavernier est revenu sur « sa passion dévorante pour le cinéma, le cinoche » et l’importance de la musique dans son cinéma, notamment à travers sa relation particulière avec son compositeur Francis Lai, un montage vidéo a lui mis en avant son travail avec les comédiens, en soulignant tout particulièrement le nombre impressionnant d’actrices et d’acteurs qui ont collaborés avec lui, et dont certains étaient présents ce soir pour lui rendre hommage.

Itinéraire d'un enfant gâté

« J’ai très vite compris que le chemin le plus court pour aller à mes rêves c’était le cinéma. » C’est avec ces mots que Claude Lelouch a ouvert son discours. « Comme on ne meurt jamais d’une overdose de rêves, j’en ai abusé. Peut-être un peu trop, certains me l’ont reproché. » a-t-il poursuivit, avant de souligner son amour pour « le plus beau festival de cinéma au monde », à travers ce qui se voulait aussi un petit pied de nez aux critiques qui ne l’on pas toujours épargné : « Le seul critique qui compte c’est le temps qui passe. Et ce festival, c’est le festival des films qui ont résisté au temps. Il y a les films que l’on va voir. Et ceux que l’on va revoir. C’est ceux-là les plus beaux. »

Itinéraire d’un enfant gâté est de ces films-là, avec ses personnages que l’on aime à retrouver régulièrement. Considéré comme un film quasiment autobiographique par son auteur (« A un moment je me suis comporté comme un enfant gâté, j’avais envie de revenir à zéro pour faire mieux. J’ai eu la tentation de disparaître, et c’est Jean-Paul Belmondo qui m’a convaincu d’en faire plutôt un film »), il porte en tout cas en lui toutes les caractéristiques de son cinéma. Celui d’un cinéaste résolument populaire mais avec un ton d’auteur qui lui est propre. La première partie du film, celle du départ, est dominée par le « style Lelouch » qui laisse toute sa place à la musique (voir l’étonnante séquence d’introduction résumant la vie du héros) et capte des instantanés de personnages comme un portfolio. La seconde partie du film, celle du retour, met en exergue l’amour du cinéaste pour les relations humaines, dans un style plus posé et qui met en avant les acteurs (mémorable face à face entre Belmondo et Anconina). Itinéraire d’un enfant gâté est un voyage à travers le monde et la vie, duquel on ressort avec l’envie de découvrir de nouveaux horizons. Ce que l’on va sans aucun doute faire pendant une semaine…

Photo : Nicolas Liponne /AFP