Medecin_de_nuit

MEDECIN DE NUIT

Mikaël est médecin de nuit. Il soigne des patients de quartiers difficiles, mais aussi ceux que personne ne veut voir : les toxicomanes. Tiraillé entre sa femme et sa maîtresse, entraîné par son cousin pharmacien dans un dangereux trafic de fausses ordonnances de Subutex, sa vie est un chaos. Mikaël n’a plus le choix : cette nuit, il doit reprendre son destin en main.

Critique du film

L’idée est connue : une grande ville, une nuit qui se déroule à l’infini, et une présence qui semble condamnée à s’y enliser, jusqu’au drame. Tout est contenu à la fois dans l’unité de temps, on suit le personnage dans ce moment limité qui s’étend du crépuscule à l’aube, et on le voit peu à peu disparaître dans les complexités et vicissitudes d’une vie passée à faire de mauvais choix. Après deux premiers films intéressants mais pas tout à fait aboutis, même si de bien des manières on peut préférer Aliyah aux Anarchistes, Elie Wajeman s’oriente vers le film noir avec deux personnages forts, interprétés par Vincent Macaigne et Pio Marmaï. Le premier est ce médecin de nuit qui donne son titre au film, portant le récit, assistant au delà de sa propre déchéance à celle de son cousin, presque son frère tellement tous deux ont été élevés ensemble, partageant un même destin. Mikaël est médecin, Dimitri pharmacien. Tous deux sont sur une même voie d’autodestruction, même si l’un d’entre eux semble déjà avoir passé le point de non-retour et entrainer l’autre vers le précipice.

NOIR COMME LA NUIT ET LE DESESPOIR

Les références ne manquent pas pour ce genre d’histoire très archétypale : on pense à l’une des « matrices » du film noir, le très beau Les forbans de la nuit de Jules Dassin, qui voyait Richard Widmark se perdre dans les rues de Londres, un étranger épuisé par trop de mauvais coups, à bout de souffle d’avoir trop couru. Vincent Macaigne/Mikael, commence très fort son entrée dans le récit : un coup d’éclat politique. Sa première consultation se fait dans une voiture, pour délivrer du Subutex, cette drogue de substitution à l’héroïne qui permet aux plus accrochés de tenir. Mikael se veut soignant de tous ceux qu’on met dehors, que ses confrères refusent de prendre en consultation car cela est mauvais pour leur réputation. Son discours de justification devant une enquêtrice de l’assurance maladie est éloquent : c’est une hypocrisie, tout le monde le sait, mais on préfère le taire, s’abritant derrière la loi qui favorise les uns et rejettent les autres. Une loi de la pauvreté. Cette scène tout simple fonctionne extrêmement bien, sans afféteries ou autres plans ronflants. Mikael ne se met pas au dessus des autres parce qu’il est médecin, il soigne, se rend utile, quitte à se brûler les doigts.

Ce premier moment est comme le sommet de la montagne, dès lors on ne fait plus que dégringoler vers les abysses d’une situation dégradée. De l’école de médecine jusqu’à ce début de quarantaine, on voit à quel point le chemin tracé peut être éloigné de la chaleur d’un cabinet prospère ou de la direction d’un service de médecine. Mikael occupe le terrain, la rue, et bien sûr la nuit. On pense dès lors au trop peu vu et estimé Une nuit de Philippe Lefebvre avec Roschdy Zem. A l’instar de ce film, on remarque que le vernis éclate au fur et à mesure que la nuit passe. L’intrigue se densifie et l’étau se referme autour du protagoniste. Les amis et les proches sont de plus en plus démons et ne procurent plus d’endroits où se blottir quand cela devient fâcheux. C’est le principe même du film noir, il n’y a pas d’issue, juste une chute inéluctable dont on ne connaît pas le développement. Mikael a beau se démener les ténèbres l’entourent de plus en plus et chaque geste, chacun de ses actes déploient devant lui un nouveau champ des possibles toujours plus agressif. Tout comme Richard Widmark, il court et finit hors d’haleine à force d’essayer de monter plans et autres petites manœuvres pour s’en sortir.

Médecin de nuit

DEUX BEAUX ACTEURS ET LA RUE POISSEUSE ET POLITIQUE

La réussite du film tient principalement dans l’opposition entre Macaigne et Marmaï. La révélation de leurs antagonismes, le poids entre eux ne cessant de s’alourdir, accentuant le sentiment de panique qu’on peut ressentir au fil du récit. Macaigne entreprend son rôle avec beaucoup de rage contenue, il semble en permanence dans la retenue, se sachant au bord de l’explosion. Si Richard Widmark arborait le visage d’une certaine insouciance perdurant dans le visage d’un trentenaire, et Roschdy Zem un homme cédant à sa colère, Macaigne résiste, jusqu’à une scène finale où son calme, son abandon, sont glaçantes et très surprenantes. Au delà de ces deux personnages, Dimitri incarnant le jeune fou qui a brûlé son patrimoine par cupidité, on aperçoit des esquisses de seconds rôles intéressants. On pense notamment à cette équipe de soignants de nuit, que Mikael tente de rejoindre pour changer de vie, qui offrent leur temps et leur énergie à une rue qui a cruellement besoin d’eux, pour presque rien en retour. Ces soignants de l’ombre, œuvrant dans l’urgence et le froid, sont des héros trop peu représentés, surtout au sein d’une ville comme Paris où le cinéma jette bien souvent un voile pudique sur des vies qui n’intéressent que trop peu les caméras.

Médecin de nuit n’est pas parfait, il pêche par instants, notamment dans la surenchère, le personnage de Sara Giraudeau était-il bien nécessaire par exemple ? Les rôles féminins semblent parfois bien trop légers dans leur écriture en comparaison de leurs homologues masculins, la seule Sarah Le Picard, compagne de Macaigne, émergeant, mais dans un rôle trop cantonné à celui de la compagne gardienne du domicile et mère des enfants du couple. Une histoire d’hommes en quelque sorte, peut être trop. Dans Une nuit, Philippe Lefebvre avait apporté un contre-champ intéressant caractérisé par Sara Forestier, très beau personnage autant présent dans l’action que dans le sensible. Il n’en reste pas moins qu’Elie Wajeman nous propose une histoire intense et prenante bien écrite qui tient le spectateur attentif. Il est bien difficile de se décrocher de l’action tant elle nous agrippe.

Il est fort plaisant de constater que si le film n’est pas aussi politique et militant que son introduction, il prend la peine de représenter un visage de Paris occulté par presque tout le cinéma français , hormis quelques grands noms comme par exemple Leos Carax et Les amants du Pont-Neuf, une histoire au « ras du bitume », littéralement dans ces premiers instants, puis dans sa capacité à s’intéresser à cette population qu’on ne regarde plus, tout du moins dans la fiction, et qui pourtant se révèle dans ses fragilités, mais également dans sa beauté noire, habitant ces routes que nous fuyons.

Bande-annonce

16 juin 2021 – D’Elie Wajeman, avec Vincent Macaigne, Pio Marmaï et Sara Giraudeau.