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MATERNITÉ ÉTERNELLE

Fumiko, mère de deux enfants, vit un mariage malheureux. Elle partage sa vie familiale avec une vocation étouffée de poétesse. Après avoir découvert l’infidélité de son mari, elle demande le divorce. Elle découvre bientôt qu’elle souffre d’un cancer du sein.

Critique du film

Histoire permanente des femmes cinéastes est une section créée par le Festival Lumière en 2013. Elle présente cette année les six longs-métrages, inédits en occident et fraîchement restaurés, que la japonaise Kinuyo Tanaka a réalisé entre 1953 et 1962. Elle a par le passé revisité les filmographies de Lina Wertmüller, Muriel Box, Dorothy Azner, Larissa Chepitko, Ida Lupino et Joan Micklin Silver.

Pour son troisième film, Kinuyo Tanaka s’inspire de la vie de la poétesse Fumiko Nakajo (1922-1954), gloire du Tanka (art poétique dont est issu le haïku) morte très jeune d’un cancer du sein, un mois après la publication de son premier recueil. Elle en tire un très beau portrait de femme fauchée en pleine émancipation doublé d’un mélodrame magnifié par une mise en scène d’une grande inventivité.

DOUCEUR ET INTRANQUILITE

Les premiers plans donnent le ton d’une chronique paysanne. Travaux des champs et ritournelle folklorique disent une allégresse simple, l’été semble avoir réuni les familles, toutes générations confondues. Dès que la caméra franchit le seuil de la maison de Fumiko, l’atmosphère se charge d’une tension qui rompt avec la gaieté précédemment esquissée. Le couple que forme Fumiko et Shigeru bat de l’aile. Tandis qu’elle trouve une forme de respiration au club de poésie, lui la trompe au domicile conjugal, ce qui donne lieu à une belle scène de flagrant délit où, par l’effet du montage, la mise en scène accorde, dans un jeu du chat et de la souris, une demi seconde d’avance, mais aussi de cruelle évidence, au regard de Fumiko.

L’annonce du divorce par un gros plan sur le document administratif de consentement inaugure une série de surprenantes ouvertures de séquences. On découvre chez Tanaka cet art à la fois de la rupture de ton et de la recherche formelle. Ce sera bientôt un gros plan sur un miroir dont le reflet découvre une peau sous laquelle se cache l’inquiétude, un ballon dans les airs découvrant, à sa retombée, une cour d’école, un spot dont l’aveuglante lumière annonce une salle d’opération. Plus généralement, la mise en scène de Tanaka alterne entre douceur et intranquillité. La douceur d’une conversation entre Fumiko et M. Hori, poète dont elle est tombée amoureuse. Ce dernier l’encourage à poursuivre une poésie jugée factice par d’autres membres du club. Une prévenance symbolisée, en fin de séquence, par la main tendue au bout de laquelle est proposé un parapluie destiné à son épouse – intranquillité de la condition de femme divorcée qui ne permet pas à Fumiko d’assister à la cérémonie de mariage de son frère.

Maternité éternelle

L’idée de l’amour irrigue chaque plan de Maternité éternelle, mais c’est sa fuite qui envahit l’écran. Le film bascule peu à peu dans le mélodrame que la dernière partie du film concentre dans le huis-clos d’une chambre d’hôpital. Fumiko, atteinte d’un cancer du sein, subit une double mastectomie. Elle est soignée loin de Tokyo et de ses enfants. Dans le même temps, la parution de son premier recueil de poésie, reçoit un bel accueil critique. La mélancolie de Fumiko pénètre sa poésie qui apparaît, à quelques reprises à l’écran :

« Au milieu des eaux
flottant sans racine
cette tige blanche
est comme moi »

INOUIE MODERNITE

L’univers de Fumiko est réduit à un lit et quelques objets, dont une boîte à musique offerte jadis par M. Hori. Bien que parfois un peu chargé (notamment dans les derniers instants avec les enfants), le mélodrame trouve sa plus belle expression dans la relation qui rapproche Fumiko et Akira Otsuki, critique littéraire. Elle croit d’abord qu’il s’intéresse à son cas, convertissant sa maladie en argument de promotion. En quelques scènes magistrales, Tanaka transforme la chambre d’hôpital de geôle – en témoigne sa fenêtre grillagée – en nid d’amour d’autant plus pur qu’il est sans horizon. Elle multiplie les plans à la beauté stupéfiante, transformant une bassine en auréole, jouant des ombres et des contrastes à merveille pour exprimer espoir et résignation.

Capricieuse, égoïste ou mauvaise, les qualificatifs dépréciatifs sont balayés face à la dignité de Fumiko qui, malgré son corps mutilé, accepte de vivre une dernière passion. Si Maternité éternelle se conclut dans une emphase mélodramatique, le film marque surtout par sa liberté de ton et sa capacité à transcrire, au travers d’images d’une modernité inouïe, une trajectoire d’émancipation féminine dans le Japon d’après guerre.

De Kinuyo Tanaka, avec Yumeji Tsukioka, Ryoji Hayama et Junkichi Orimoto


Festival Lumière 2021