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JOKER

Le film, qui relate une histoire originale inédite sur grand écran, se focalise sur la figure emblématique de l’ennemi juré de Batman. Il brosse le portrait d’Arthur Fleck, un homme sans concession méprisé par la société.

Critique du film

Lauréat du Lion d’or à la Mostra de Venise en 2019, Joker a déchaîné les passions cinéphiles du monde entier avant même de sortir en salle. Tantôt adulé, tantôt jugé comme « irresponsable » et « complaisant », le film de Todd Phillips suscite de nombreux débats sur la question de la représentation du mal, qui trouve ici une implication sociale assez saisissante. Critique et analyse.

Une réinvention mythologique

Au cinéma, le Joker a presque toujours été traité comme une altérité fondamentale, pure figure du « Mal », irrationnel et gratuit. Sa représentation dans The Dark Knight est un point culminant de cette tendance : personne ne sait d’où il vient, pourquoi il s’est lacéré le visage, et pourquoi il veut voir Gotham City à feu et à sang. L’argent ne l’intéresse pas (il brûle l’argent qu’il a volé), le pouvoir non plus (il tue nombre de ses sbires). Comme le dit très bien Alfred : « certains hommes ne cherchent pas spécialement quelque chose de censé ou de logique. On ne peut pas les acheter avec de l’argent. On ne peut pas les intimider, les raisonner, ni même négocier avec eux. Certains hommes veulent juste voir le monde brûler ». En somme, l’archétype glaçant du « bad guy ».

On pourrait s’interroger sur ce genre de représentation, dans la mesure où elle fait fi de toute donnée sociale : le Joker n’était pas le produit du monde, puisque son inhumanité nous était présentée comme innée. D’un point de vue critique, l’inné est toujours déjà problématique, car souvent le fruit d’une essentialisation, comme si tout allait de soi.

Le film de Todd Phillips prend le contrepied de cela, en montrant comment un personnage comme le Joker peut résulter d’implications sociales concrètes. Cette démarche « critique » avait déjà été entreprise par Alan Moore dans le comics The Killing Joke (1988), une « origin story » montrant à la fois la détresse psychologique et sociale du Joker, mais également la folie comme fond commun partagé par tous. Le message était donc clair : le mal n’est pas une nébuleuse lointaine, cantonnée à quelques monstres dont nous serions fondamentalement différents. N’importe qui peut devenir le Joker, car n’importe qui peut être à la fois victime et acteur de la violence. 

Joker de Todd Phillips
Dans le film, Arthur Fleck (nom civil du futur Joker) est confronté à quasiment toutes les formes de violences sociales : violence entre les sexes (la scène dans le métro, ou bien la relation schizophrénique du personnage principal avec sa voisine), violence entre les générations (son étrange relation avec sa mère), mais aussi et surtout violence de classes. Joker montre par exemple que la richissime famille Wayne n’échappe pas aux rapports de pouvoirs inhérents à sa propre condition sociale. Thomas Wayne (le père de Bruce, futur Batman), candidat à la mairie de Gotham, se présente comme la seule issue politique possible pour les classes populaires, dont fait partie Arthur et sa mère (jouée par l’immense Frances Conroy). Pourtant, il ne leur parle jamais directement, préférant l’objectif des caméras de chaînes d’info. Il est explicitement montré comme faisant partie d’une élite politique déconnectée du réel, socialement et géographiquement (le manoir Wayne, que l’on ne voit qu’au travers des barreaux de son immense grille d’entrée), ne faisant rien de concret pour les citoyens de Gotham (on assiste à la fermeture de différents services sociaux).

Face à lui, Arthur n’est rien, si ce n’est le fils d’une ancienne employée psychotique, à qui il n’a rien à dire. Il n’a que faire de sa détresse économique, mais également de sa détresse émotionnelle. Aucune considération, aucune empathie. Aucune « décence », pour reprendre un mot du Joker. De quoi nourrir le nihilisme d’un esprit déjà névrosé, dont la descente aux enfers est d’autant plus tragique qu’elle est précipitée par les modèles prônés par la société du spectacle. 

Parmi eux, on peut notamment trouver Murray Franklin (Robert de Niro), présentateur vedette d’un « late show » qu’Arthur regarde quotidiennement. Le film appuie alors sur un aspect très intéressant du personnage, à savoir sa quête désespérée d’affection. Cruel (mais critique), le film ne lui octroie jamais cette faveur, tous ses petits moments de bonheur relevant finalement d’un pur fantasme, à la réversibilité dévastatrice. Cela n’a rien à voir avec un quelconque effet miserabilis. Il est évident que Sophie (Zazie Beetz) soit effrayée par Arthur, qui l’a suivie dans les transports en commun, dans une entreprise de « stalking » aussi maladroite que dérangeante. Jamais Murray Franklin n’aurait été aussi bienveillant avec Arthur que dans son fantasme. Les « clowns » comme lui, il s’en moque, les invite sur son plateau, en fait des bêtes de foire, prenant la foule hilare comme complice. En face, Arthur est seul, encore et toujours.

La mise en scène de Phillips l’exprime d’ailleurs très bien, usant abondamment de la longue focale pour isoler son personnage principal du reste du monde. Petit à petit, l’isolement se transforme en rupture. Cela se voit au travers de ces séquences où Arthur danse juste après avoir commis l’irréparable, la bande-son apportant un contrepoint nihiliste assez fou, dans le mesure où il suit un moment d’horreur. Ces plans ne témoignent d’aucune forme de complaisance (il serait idiot de les considérer indépendamment de ce qu’il y a avant et après), mais expriment par la mise en scène la déshumanisation du personnage principal.

L’estime du spectateur comme geste punk

Joker ne conforte jamais les spectateurs dans l’évidence morale, car il ne fait que montrer les choses. Il peut parfois provoquer des moments d’empathie, mais leur ponctualité ne leur permet jamais de tomber dans la caution morale. Cela ne fait pas de lui un film amoral ou immoral. Bien au contraire, il estime que les spectateurs sont tout à fait capable d’invoquer leur éthique personnelle afin de se positionner par rapport à ce qu’ils voient. En ce sens, on ne peut en aucun cas accuser le film d’être complaisant et/ou irresponsable. Son refus d’édicter explicitement ce qui relève du bien et du mal est une entreprise saine, car ce n’est tout simplement pas son rôle. C’est le nôtre. Joker invite, dans un geste presque punk, à réveiller notre esprit critique, à comprendre plus qu’à subir, et à être, en somme, des spectateurs actifs.

Dès lors, il devient très étrange de voir le film dans une salle où les spectateurs sont hilares face à une violence qui ne se donne pas comme comique. L’effet miroir est saisissant : les spectateurs rient de l’horreur d’un personnage qui, résigné à la souffrance, décide lui-même de rire de l’horreur, en devenant terroriste. Comme si les gens ne savaient pas quoi faire devant le film, ou bien n’avait pas conscience de ce qu’il montrait. Si l’on rit devant Joker, c’est d’un rire jaune, gêné, distant, grave.

Joaquin Phoenix dans JOKER
Le film de Todd Phillips a clairement su capter quelque chose de l’air du temps, tout en assumant son propos universel. Car Arthur Fleck n’est pas le seul clown de Gotham : ils sont légion. Sa folie individuelle fait écho à la frustration collective. En somme, le destin du Joker condense à lui tout seul un basculement sociétal qui peut nous guetter à chaque instant, qui ne relève pas de l’autojustice, dans la mesure où ces gens ne croient plus au juste et à l’injuste, mais bien de la vengeance, meurtrière et terroriste. Joker explique comment un individu, voire une société, peut en arriver là. Il ne cautionne ni ne justifie rien. Il montre.

Il devient fascinant (et effrayant) de voir comment le Joker, qui existe depuis quatre-vingts ans en tant que pure altérité maléfique, s’accorde aussi bien aux violences actuelles, qu’elles soient symboliques et/ou physiques. Comme si les archétypes de la culture populaire possédaient dès le départ en eux la cartographie des maux à venir. Souvent relégués au second plan par rapport à la culture dite « légitime », ces personnages ont pourtant toujours et encore quelque chose à dire de nous. Le film de Todd Phillips a donné la parole à l’un d’entre eux, et son constat est sans appel : sa tragédie personnelle ne relève pas d’un ailleurs abstrait et inhumain, mais peut-être le résultat d’une perdition collective. « That’s Life ! »

Pour tout cela, Joker est un film extrêmement puissant, viscéralement contemporain, puisant dans l’immense prestation de Joaquin Phoenix toute la complexité du drame (social et existentiel) qu’il met en scène. 

Bande-annonce

9 octobre – 2h01 – Réalisé par Todd Phillips, avec Joaquin PhoenixRobert De Niro, Frances Conroy