EMPATHIE_12

EMPATHIE

Ed doit réaliser un documentaire sur le bien-être animal pour tenter de faire bouger l’opinion publique. Complètement étranger à cette question, il va d’abord s’immerger dans le monde de la cause animale et du véganisme. Cette aventure singulière va remettre en question ses habitudes de consommation et son mode de vie… mais jusqu’à quel point ?

Critique du film

Traduit depuis les travaux du philosophe allemand Robert Visher, qui opposait la capacité de Verstehen – « comprendre » – à celle de Einfühlung – « sentir l’être », l’empathie est traditionnellement définie comme la faculté de se mettre à la place d’autrui et de percevoir ce qu’il ressent. On retiendra d’emblée que si la réflexion d’origine n’excluait pas de son périmètre de pertinence telle ou telle espèce, la connotation contemporaine du mot semble résolument ne concerner que les êtres humains. Cette évolution de perception, qu’elle soit consciente ou non, résume avec une troublante justesse le sentiment qui se dégage après le visionnage du documentaire Empathie.

Commandité par l’association FAADA (Fondation pour l’Assistance et les Actions de Défense des Animaux) au réalisateur espagnol Ed Antoja, dans le but d’essayer de changer les habitudes, non seulement alimentaires mais plus généralement de consommation, dans une société qui fait souffrir les animaux, le film part d’un postulat simple : se convaincre soi-même, afin de mieux convaincre les autres. Auto-déclaré « sceptique » à l’argumentaire selon lequel nous mangeons en masse des animaux sans en avoir besoin, le tout selon un schéma de surproduction entre gaspillage et pollution, le documentariste propose au spectateur de le suivre non seulement dans ses recherches quant à la condition animale sous ses différentes formes organisées (élevages et abattoirs, ainsi que zoos, cirques et parcs d’attraction), mais également quant à leurs alternatives.

ED-IFIANT

Fort de la participation de multiples experts, ainsi que de nombreux faits chiffrés faisant l’objet de visuels à la fois clairs et ludiques, Empathie remplit sa volonté première de sensibilisation à la cause animale portée par l’association FAADA – partie prenante au projet en la personne de sa collaboratrice Jenny, qui accompagne le réalisateur tout au long de son cheminement tant physique qu’intellectuel.

Alternant entre des séquences « choc » d’enquêtes pour la plupart infructueuses dès qu’il s’agit d’interroger des industriels, et celles d’un quotidien ordinaire que l’on cherche petit à petit à adapter au rythme de la prise de conscience, le film réussit à déconstruire habilement nos différents systèmes de croyance, comme celui qui consiste à séparer les animaux destinés à l’alimentation et les animaux de compagnie, la nécessité vitale que représenterait la consommation de protéines d’origine animale (du fait de leur qualité supposée supérieure aux protéines végétales, notamment) ou encore de l’intérêt nocif que nous portons à certaines espèces dites « sauvages », qui nous conduit à les enfermer pour pouvoir les observer « sans danger. » On saluera également la décision de ne montrer aucune image insoutenable telle que celles du broyage des poussins mâles dans les entreprises d’accouvage, qui permet au film d’être libre de toute restriction de visionnage.

L’on pourrait dès lors croire à un pari gagnant, à l’image du documentaire Demain, dont Empathie s’inspire très largement puisque construit comme un parcours personnel à la rencontre d’alternatives à échelle humaine. Cependant, à mesure que le film bascule du constat à l’action, l’on ne peut s’empêcher de se questionner quant au ton du discours tenu par le réalisateur.

Empathie

« Dans ce projet, je suis le prétexte, le fil conducteur. » D’une intention louable et a priori pédagogique, et sans doute guidé par la volonté de s’appliquer à soi-même les alternatives défrichées tout au long de son film, Ed Antoja tombe progressivement de la mise en image d’une réalité à la mise en scène de sa propre vie.

Outre l’emploi d’un champ lexical que les plus modérés qualifieront de maladroit – les mangeurs de viande sont qualifiés de « personnes normales » par rapport aux végétariens et véganes – les scènes montrant la confrontation entre son nouveau mode de vie et son entourage sont, sous couvert d’humour, systématiquement à son désavantage. Qu’il s’agisse des discours sceptiques de sa famille (« si tu ne manges plus ni viande ni poisson, tu n’as plus rien dans l’assiette », « quand je vois un bébé poivron dans un poivron et que je le mange, ça aussi ça me fait de la peine »), ou encore de ses mésaventures en cuisine, le dernier quart d’heure du film n’est qu’une succession d’essais couronnés d’échecs quant à l’abandon de ses anciennes habitudes de consommation. Enfin, en ponctuant la narration de commentaires frisant le ridicule tels que « oui, je sais, je suis une personne horrible » et en terminant son film par l’affirmation « ce n’était pas à propos d’empathie mais à propos de volonté ; en tout cas, ce n’était certainement pas à propos de moi », le protagoniste et porteur de tout le projet s’enfonce dans le convenu et la franche antipathie.

Bien rythmé et nourrit de l’engagement de l’association FAADA qui, sans violence et par la seule force de l’argumentaire, permet de sensibiliser chaque jour à la condition animale dans le monde, Empathie pouvait largement espérer porter un propos cohérent et formidablement éducatif. Sans surprise, le regard autocentré de son réalisateur tristement associé à du scepticisme n’aura réussi qu’à gâcher tout son potentiel.

Bande-annonce

10 novembre 2021De Ed Antoja
avec les voix de Lucien Jean-Baptiste et Hélène de Fougerolles