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PALME D’OR POUR RUBEN ÖSTLUND | L’essor international du cinéma nordique

Depuis une vingtaine d’années, les films nordiques ont acquis une visibilité croissante à l’échelle du cinéma international. Outre le Danemark et le Suède, la Finlande, la Norvège et même l’Islande peuvent se vanter de l’expansion de leurs cinémas nationaux, qui dépassent le simple cadre des frontières nationales.

Le nordique devient « mainstream »

La première marque de réussite du cinéma nordique réside dans sa viabilité économique. Par exemple, l’excellent film Béliers (2014, Islande) de Grimur Hakonarson, aurait eu du mal à atteindre son seuil de rentabilité même si l’ensemble de la population islandaise (331 000 habitants) était allée voir le film ! Dans une plus large mesure, le phénomène s’amplifie avec des grosses productions nordiques, allant du récent Everest (2015) de l’Islandais Baltazar Kormakur au spectaculaire The Wave ou encore The Last King (2016) du Norvégien Nils Gaup, sorte de Michael Bay norvégien, mais en mieux. Il s’agit ainsi de noter l’internationalisation des grosses productions nordiques, de leur modèle économique, voire artistique. Le film de Nils Gaup, bien que retranscrivant une partie de l’histoire nationale norvégienne (la guerre civile norvégienne aux XIIe et XIIIe siècles, inconnue pour la plupart des spectateurs étrangers), se présente bel et bien comme un blockbuster mainstream. Il bénéficie par ailleurs de la popularité internationale d’un certain Kristofer Hivju (ah oui ! celui qui joue le sauvageon roux dans Game of Thrones !), vu récemment dans le dernier Fast and Furious, et qui tient l’un des deux rôles principaux du film de Gaup. Il est également intéressant de savoir que The Last King a été l’un des films les plus téléchargés illégalement en 2016 : personne ne voudrait manquer une course poursuite de soldats norvégiens ultra virils… en ski.

Cette dernière remarque, qui peut prêter à sourire, illustre néanmoins la particularité du cinéma nordique. Aujourd’hui en proie à l’internationalisation, ce cinéma conserve son identité propre. Il assimile et réinvestit les caractéristiques du cinéma international plutôt qu’il ne se fond en lui. L’histoire du film Béliers résume cet enjeu : au fin fond de la campagne islandaise, deux frères qui ne se parlent plus vont devoir passer outre leurs rancunes afin de sauver leur troupeau de mouton, contaminé par une maladie issue de l’importation de moutons anglais. Autrement dit, comment deux Islandais typiques (avec barbes et chemises à carreaux) vont unir leurs forces pour préserver leur patrimoine et leur authenticité face à l’internationalisation économique et culturelle qu’on veut leur imposer. Le cinéma nordique, qu’il soit suédois, danois, norvégien, finlandais ou islandais, se résume aujourd’hui à cet enjeu de taille.

Contre le formatage, un « nouveau » cinéma

Certains réalisateurs nordiques font même de cette confrontation avec le cinéma international un enjeu de leur cinéma. C’était le sens du Dogme95 (Danemark) de Thomas Vinterberg et Lars von Trier, qui a fait l’effet d’une bombe sur la scène internationale lors de la sortie de Festen (Vinterberg, 1998), puis de Idioterne (von Trier, 1998), les deux premiers films du mouvement. Contre le formatage et le caractère impersonnel des superproductions anglo-saxonnes, Vinterberg et von Trier vont proposer un nouveau cinéma, provocateur (dans le bon sens du terme), incisif, percutant, innovant, et qui marquera à jamais l’histoire du cinéma.

Depuis une dizaine d’année, les deux compères du Dogme 95 se sont essayés à des productions au casting internationalisé, avec toujours ce soucis de provoquer la norme. Dancer in the Dark (Palme d’Or en 2000) de Lars von Trier, témoigne de cette volonté d’internationalisation : l’Islandaise Bjork tient le rôle principal, la Française Catherine Deneuve tient le rôle secondaire, et tout le reste du casting est américain. L’enjeu du film ? Comment le système judiciaire américain peut broyer la vie d’une étrangère innocente et dévouée au bonheur de son fils. Plus encore : comment une émigrée étrangère peut-elle faire face au répressif système américain duquel elle ne pourra s’échapper ? La réponse, c’est l’inventivité et l’imagination.

Face à la marge

Ce qui anime les cinémas nordiques, c’est ce souci constant de garantir leur inventivité et leur originalité au sein du cinéma international. Si bien que, lorsqu’un film prend l’apparence d’une production mainstream, il n’en conserve pas moins son authenticité de cinéma national.

Lars von Trier a été cité, mais d’autres exemples de réalisateurs nordiques animés par cet enjeu de l’internationalisation auraient pu être évoqués : dans une version radicale (surtout depuis Only God Forgives en 2013), le Danois Nicolas Winding Refn, qui à chaque film bouscule les attentes du spectateur, ou bien encore le Suédois Ruben Östlund. Lauréat de la Palme d’or pour The Square lors du 70ème festival de Cannes, Östlund se moque de la norme, mais à un niveau supérieur encore : au-delà de la norme internationale, il se moque de ceux qui entendent dépasser cette norme, incarnés dans le film par des amateurs d’arts contemporains (notamment l’Américain Dominic West). Face à eux, un performer suédois fait le singe. Toute une histoire…




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