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JOACHIM TRIER | Entretien

Quelques semaines avant la sortie de son nouveau film, Thelma, nous avons rencontré le réalisateur norvégien. L’occasion d’évoquer la conception visuelle et thématique du film, quand le fantastique est entré en collision avec le combat intérieur des jeunes pour l’acceptation d’eux-mêmes (et de leur sexualité), de l’enrichissement mutuel du story-board au scénario, et, enfin de l’exportation de ses films dans le monde… Entretien passionnant avec un cinéaste qui compte.

Chacun de vos films comporte une mélancolie qui s’imprègne de façon diffuse tel un venin… Etait-ce une intention immédiate lorsqu’il fut question d’écrire l’histoire de Thelma

Joachim Trier : Nous savions en amont que le film parlerait de désir. J’ai le sentiment que c’est aussi devenu un film sur la découverte de soi et l’auto-répression. C’est quelque chose d’assez triste pour une personne de sentir que celle que l’on est au fond n’est pas acceptable pour soi-même du fait du conditionnement dans la société. Et en même temps que cette mélancolie, je désirais que le film dégage une énergie « de jeunesse ». J’ai voulu mélanger des éléments pop et sensuels à quelque chose de plus profond, plus intime et, comme vous dites, mélancolique. Je n’y avais cependant pas penser avant d’être très avancé dans le processus d’écriture.

Thelma est composé de nombreuses visions rêvées ou cauchemardesques, saisissantes de beauté et angoissantes. Comment avez-vous travaillé ces séquences et plans avec votre chef-opérateur ? Aviez-vous des références en tête ?

J. T. :  Une partie du plaisir de faire ce film tournait autour de sa conception visuelle en amont. C’est ce que j’ai trouvé le plus excitant. Ne vous méprenez pas, je l’avais déjà fait – notamment pour Oslo, 31 Août pour la séquence où le personnage écoute des conversations dans un café. Articuler une scène conceptuelle autour d’une chanson ou d’éléments visuels, c’est très plaisant.

La coïncidence sur Thelma est que pour la première fois, pour des raisons économiques, j’ai été obligé de travailler énormément sur le story-board en parallèle de l’écriture du scénario afin de montrer aux producteurs ce que cela allait donner à l’écran. De quels effets visuels aurons-nous besoin ? Combien cela va-t-il coûter ? Peut-on se permettre telle ou telle scène ? Ainsi, l’auteur du story-board, le chef-opérateur et moi-même discutions des scènes que je souhaitais faire durant l’écriture. Cela affectait donc le processus de scénarisation. Pour la première fois, je dessinais véritablement un film. 

Le plus bouleversant dans Thelma tourne autour de l’acceptation de soi, ainsi que celle de ses désirs. Cette thématique est rapidement apparue lors de l’écriture ? 

J. T. : Nous savions que le film tournerait autour de l’anxiété de perdre le contrôle de soi et en particulier du point de vue physique. Le point de départ fut celui des crises d’épilepsie. Nous ne pensions pas forcément, dès le début, qu’il serait question de honte et de déni. Initialement, Thelma avait un frère qui était gay et avait été rejeté par le père et Thelma prenait le parti de son frère. Mais au fur et à mesure nous avons éjecté ce personnage pour renforcer le conflit père-fille.

Nous avons discuté avec des spécialistes scandinaves de l’épilepsie qui nous a parlé du phénomène spécifique des crises psychogènes non-épileptiques qui ne sont pas des réactions nerveuses mais sont déclenchées par nos émotions et la répression de celles-ci. Alors que nous discutions avec l’un d’entre eux, il nous demanda « cette Thelma dont vous me parlez et que vous imaginez, est-elle lesbienne ? ». J’étais surpris, je lui ai demandé de m’expliquer le pourquoi de cette question et il m’a répondu que de nombreuses patientes qu’il traitait pour ce phénomène de crises psychogènes étaient soit des personnes avec un traumatisme d’enfance, soit des jeunes refoulant leur homosexualité. Et que dès qu’ils commencent à l’assumer, les crises disparaissent.  Cela m’a marqué. J’ai trouvé ça bien plus intéressant que de s’empêtrer avec ce conflit incluant le frère. C’était plus clair et cet élément là est devenu un cadeau qui est venu enrichir notre écriture et nous a permis de réinventer l’histoire.

C’est devenu l’histoire d’un coming-out… 

J. T. : Exactement et nous en étions ravis. Pour nourrir le background du personnage, nous avons ensuite fait des recherches sur les groupes religieux en Norvège. La plupart de ces groupes acceptent l’homosexualité et autorisent le mariage religieux entre personnes de même sexe. Mais certains, plus conservateurs, les rejettent complètement. J’ai recueilli le témoignage de jeunes expulsés de chez eux et reniés. C’est ainsi devenu très important pour moi que d’en faire l’un des éléments du film.

Nous rencontrons le même problème en France avec de trop nombreux jeunes qui se retrouvent à la rue après avoir fait leur coming-out auprès de leur famille… Heureusement des associations telles que Le refuge leur viennent en aide mais… 

J. T. : C’est terrible. Je pensais qu’en France c’était moins compliqué…

Je veux faire savoir à ces jeunes, qui pourraient se sentir rejetés ou reniés du droit d’être complètement eux-mêmes, que je suis à 100% derrière eux ! Je voulais qu’ils puissent voir un film rendant héroïque cette lutte intérieure et son coming-out.

Justement, dans le contexte actuel où la religion réprime et oppresse toujours, imposant ses dogmes dans une société laïque, votre film résonne encore plus fort. Aviez-vous besoin d’exprimer cela face à la montée des intégrismes ? 

J. T. : Un soir, nous avons été à une soirée dans une église très chaleureuse où un groupe jouait de la musique. L’ambiance était très agréable, il y avait une centaine de jeunes tout à fait ordinaires, des gens très propres sur eux comme des hipsters. Un échantillon aléatoire de la jeunesse suédoise. Alors que nous interrogions un jeune prêtre qui y prenait pas, je l’ai interrogé au sujet de l’homosexualité et il m’a répondu, de façon un peu plus crispée qu’ils étaient « plus conservateurs sur ce sujet ». J’ai regardé autour de moi tous ces jeunes et je me suis dit que parmi eux devaient se trouver des jeunes qui, alors que la communauté donne l’impression d’accepter tout le monde comme il est, quelques-uns ne se sentaient pas le droit d’être eux-mêmes s’ils voulaient être acceptés.

Ainsi, ce qui a débuté comme un film horrifique et fantastique, avec une imagerie très forte, a pris une dimension plus sociale et politique. Et je suis très content d’avoir pu explorer cette dimension là et j’en suis fier. Je veux faire savoir à ces jeunes, qui pourraient se sentir rejetés ou reniés du droit d’être complètement eux-mêmes, que je suis à 100% derrière eux ! Je voulais qu’ils puissent voir un film rendant héroïque cette lutte intérieure, ce coming-out. Si Thelma peut y contribuer, j’en serais ravi.

Thelma mêle l’imagerie gothique, celle des contes, dans des régions rurales à des paysages très modernes où l’architecte et l’urbanisme sont rois… Etait-ce une volonté de dépoussiérer les contes nordiques ? 

J. T. : En fait, cette dichotomie que vous voyez à l’écran reflète bien la Norvège actuelle, avec de grands espaces ruraux et des paysages urbains modernes. Et il y a une tradition gothique des contes de fées en Norvège se mêlant aux arts visuels. À l’époque, les contes se transmettaient à l’oral. Et dans la haute société bourgeoise qui vivait à la ville, la femme qui s’affirme et assume son pouvoir et sa sexualité était représentée comme une sorcière. Il y avait une fascination complexe autour de l’érotisme qui s’est stigmatisée autour de cette figure. Je voulais donc m’accaparer cette représentation pour l’utiliser dans une histoire féministe.

Joachim Trier et Eili Harboe sur le tournage de Thelma

À l’image de Jeanne d’Arc dans l’Histoire, ceux qui étaient « différents » ont été stigmatisés, et ce fut son cas avant de devenir une Sainte. L’écrivaine Alice Walker disait très justement que « ce que l’on ne comprend pas devient soit une source de peur, soit un objet de vénération ».

Eili Harboe est fascinante, tour à tour fragile et sensible, puis sensuelle et toxique. Comment avez-vous choisi cette comédienne qui n’avait pas tourné de nombreux films jusqu’à présent ? 

J. T. : Elle avait joué dans quelques films et je la trouvais très bonne mais du fait de sa jeunesse apparente, je ne pensais pas qu’elle aurait l’âge qu’il fallait pour le personnage. Finalement, au casting c’est devenu une évidence. En revanche, je l’ai énormément testée à cette époque car le rôle était exigeant et je voulais qu’elle sente que je la choisissais en toute confiance. Le rôle était physique, elle devrait accepter de tourner des scènes aquatiques, d’être entourée de véritables serpents. Durant les répétitions, j’espérais intérieurement qu’elle serait à la hauteur car je voulais que ce soit elle. Et ce fut le cas.

Il est très facile de prendre les jeunes acteurs avec condescendance mais Eili est excellente. Elle n’a pas eu de véritable formation pour le métier mais elle a une intelligence et intuition de jeu remarquables… Je suis persuadé qu’elle deviendra une grande star, et je serai très fier d’avoir collaborer avec elle au début de sa carrière.

Thomas Vinterberg me disait qu’il vous considère comme « l’un de ses héros ». Lui qui a été une des têtes pensantes du Dogme 95 a le sentiment que vous faites « déjà un peu partie de l’histoire du cinéma danois » et nordique en général. Avez-vous le sentiment de contribuer à faire connaitre le cinéma nordique ? Pensez-vous que le cinéma danois (et norvégien) s’exporte bien à l’international ? 

J. T. : Il a réellement dit ça ? C’est très gentil et flatteur de sa part. C’est un brillant cinéaste qui évoque comme bien peu d’autres l’humain à travers ses histoires. Cela me va droit au coeur, vu l’admiration que je lui porte.

Je suis très reconnaissant car tous mes films ont trouvé des distributeurs à travers le monde. Je suis très chanceux, comme ces groupes de rock que j’aime beaucoup qui ne sont pas très populaires en Norvège mais s’exportent très bien. Je préfère que mes films s’exportent un peu partout dans le monde en rencontrant un petit public mais plus international plutôt que d’avoir énormément de succès mais de ne jamais parvenir à faire découvrir mon travail aux cinéphiles du reste de l’Europe et du monde. En France, j’ai toujours eu une très bonne distribution et cela compte beaucoup à mes yeux. Ayant vécu en France durant ma jeunesse et venant fréquemment sur Paris, profitant d’y être pour aller au cinéma, c’est très important à mes yeux que mes films y soient accueillis et projetés.

Je suis fier de faire partie d’une génération de cinéastes, comme Ruben Ostlund, qui explorent différentes choses à travers le cinéma. Il fait des films que je ne pourrais jamais faire et que j’admire. Et j’en fais d’autres. C’est très complémentaire et c’est fabuleux.

Thelma fut une incursion inattendue dans un genre nouveau. Quels sont vos prochains projets, vos désirs ?

J. T. : Ah, mes désirs ! C’est une bien vague question. Je ne peux répondre véritablement, je ne suis qu’à la phase de réflexion et cela pourrait beaucoup évoluer…  

> > Lire aussi : le questionnaire cinéphile (QDPC) de Joachim Trier.

Joachim Trier à Paris

Propos recueillis, traduits et édités par Thomas Périllon pour Le Bleu du Miroir.

Remerciements : Joachim Trier, Le Pacte, Julien et Matilde (presse).



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