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JEREMIE ELKAÏM | Entretien

Ce n’est pas dans la forêt suédoise mais sur une des places fréquentées de la capitale que nous avons rencontré Jérémie Elkaïm pour parler de Dans la forêt, thriller français dont il est producteur et dans lequel il tient l’un des rôles principaux… Entretien sans langue de bois et dans la jovialité qui caractérise ce comédien facétieux. 

LBDM.fr : Se retrouver à la réalisation ou à la production d’un film dans lequel on est aussi l’acteur principal, est-ce plus simple ou cela apporte-t-il, au contraire, une pression supplémentaire ?

Jérémie Elkaïm : Se retrouver à la production te permet d’avoir une bonne vision de tous les enjeux, de tous les tenants et aboutissants du projet, y compris dans le dialogue avec les auteurs (Gilles Marchand et Dominik Moll pour Dans la Forêt). Quand il a fallu trouver un acteur pour le rôle principal, Gilles Marchand et Dominik Moll ont fait passer des essais à des acteurs et, à un moment, ils ont voulu également me voir. À l’origine je n’y pensais pas puisque j’étais concentré sur la production du film avec Valérie Donzelli et Mina Driouche (que je cite car elles ont eu un rôle important dans cette décision) puis je me suis dit pourquoi pas. Et comme pour tous les projets dans lesquels je m’investis, j’ai essayé de voir ce que je pouvais apporter là-dedans. En dehors du fait que c’était loin de ce que j’ai l’habitude de faire, je sentais qu’il y avait des moments où je pouvais rentrer dans ce personnage et apporter des choses. Même si je ne pense pas être aussi dérangé et sombre que ce type, j’ai quand même une part plus sombre que celle qui existe dans ma vie de tous les jours et je me suis dit « tiens c’est intéressant d’aller puiser là-dedans ».

Pour répondre plus précisément, quand ils m’ont choisi après les essais, j’avais plus peur pour ma crédibilité en tant que producteur du film plutôt que pour mon jeu. Mais ce qui a été super est que je n’étais pas seul à bord, et on s’est donc dit que pendant le tournage j’allais totalement lâcher l’aspect production en arrêtant d’être un interlocuteur pour la fabrication du film afin de me plonger dans le rôle. Sinon je ne m’en serais pas sorti ! Le relais du reste de l’équipe a été incroyable puisqu’ils m’ont protégé des enjeux de production, de toute cette « cuisine » qui est assez prenante.

Le métier de producteur est totalement différent de celui d’acteur. Sans que ce soit péjoratif, les acteurs peuvent avoir tendance à être dans une « bulle artistique », un peu déconnectés de la réalité. Là, on est au contraire dans un travail concret de recherche de financement sans lequel le film ne se monte pas. Comment l’aborder au mieux ?

J. E. : Totalement ! D’abord, ça m’a beaucoup plu car cela m’a permis de me « déniaiser », de me donner un autre regard sur le cinéma. Lorsque j’ai commencé à faire du cinéma, je voulais surtout faire du cinéma au sens large. À l’âge de 15 ans, je ne me suis pas dit « je veux être comédien ». Je voulais être quelque part dans cette machine. Par exemple, la caméra « m’excitait ». Pour moi c’est une suite logique de mon évolution qui est de toucher à différents métiers et c’est un truc que l’on a moins l’habitude de voir en France qu’ailleurs mais qui existe bel et bien. Le schéma habituel voit plutôt un acteur développer un désir de production. Moi c’est l’inverse : c’est par l’envie de produire que je suis devenu acteur. Aujourd’hui je suis plus excité par écrire des films et jouer des rôles donc je ne vais pas changer de métier car le boulot de producteur est vraiment un sacerdoce, mais j’ai adoré aller voir quelqu’un et de défendre le projet, m’efforcer de le convaincre… Ce qui en soit est un peu un truc d’acteur !

Le schéma habituel voit plutôt un acteur développer un désir de production. Moi c’est l’inverse : c’est par l’envie de produire que je suis devenu acteur.

Justement, le film s’est-il monté facilement ?

J. E. : Je dois reconnaître que le chemin de production a été très facile et que cela n’a pas été trop dur de convaincre avec ce scénario. Étonnamment facile, tout en sachant qu’on n’aurait logiquement pas le financement des chaînes hertziennes. Mais, dans le genre dans lequel nous étions, nous avons à peu près eu tout ce qu’on espérait ! Cela s’est construit de façon assez naturelle, les gens étaient convaincus. Côté distribution, Eric Lagesse (ndlr – le patron de Pyramide Films) a été rapidement enthousiasmé par le scénario et le projet en général.

Le tournage a été plutôt long, au final…

J. E. : Il a duré environ huit semaines, à la fin de l’été, juste avant la rentrée des classes avec une reprise en octobre. Les lois de la DDASS sont assez strictes concernant le travail des enfants. Cela oblige à faire des interruptions que Gilles Marchand a utilisées pour faire passer un peu de temps dans le film (à partir de la scène où je porte un blouson). À l’image, cette petite différence de saison est presque imperceptible et, même si le film se déroule sur quelques jours, cela nous intéressait de nous dire qu’en sortant de la maison dans la forêt certaines choses avaient un peu changé.  

Gilles Marchand assume la petite part autobiographique du récit concernant son père qui vivait loin lorsqu’il était enfant. Est-ce la raison du tournage en Suède ? Cela a-t-il permis de jouer sur l’éloignement des enfants de leur mère ?

J. E. : De jouer sur l’éloignement tout court. Nous aimions l’idée d’un pays avec une langue qu’on ne comprend pas du tout. Cela accentue notamment la dimension initiatique du voyage de Tom (le plus jeune des frères) qui va le faire grandir. J’adore cette idée que lorsqu’on décide de regarder de front quelque chose qui fait peur, tout de suite cela fait un peu moins peur. Le film raconte très bien cet enfant qui est moins craintif à la fin de son séjour, juste en allant vers ça. C’est quelque chose qui nous concerne tous, aller vers les gens ou les choses qui ne nous sont pas familiers est enrichissant.

Il y avait aussi un aspect qui nous plaisait en Suède, c’est son trop plein de civisme qui peut être un peu invivable. Je me suis fait un peu titiller sur cette déclaration par Yann Barthès lors de mon passage au Quotidien. Même s’il y a quelque chose de positif dans cet idéal de vie inhérent aux pays nordiques, j’aimais bien l’idée que le père soit dans cet endroit où il est à la fois détraqué tout en gardant une idée carrée des choses qui se produisent.

Pour être honnête, je n’aime pas les enfants dans l’absolu.

Le comportement du père avec ses enfants demeure très étrange tout au long du film. Il est sans arrêt « borderline », jamais dans la complaisance et dans le réconfort.

J. E. : C’était drôle de montrer qu’on peut devenir abusif parce qu’on ne rassure pas un enfant ; plutôt qu’en faisant des choses totalement maltraitantes. En soit, il ne fait rien de maltraitant ce père, il devient abusif en n’étant jamais réconfortant. Finalement, le moment où il est le plus toxique c’est quand il veut rentrer dans la tête de Tom, pour le pousser à le libérer de ses démons car il pense que son enfant à des dons. Je trouve que c’est intéressant car c’est une vraie métaphore du rapport père-fils où parfois, en cherchant à inculquer des choses à ses enfants on peut aller trop loin ! On peut faire du mal avec nos croyances.

Avoir des enfants dans la même tranche d’âge que les deux acteurs a-t-il facilité les échanges ?

J. E. : Cela m’aidait dans mon rôle de père dans le film. Mais pour être honnête, je n’aime pas les enfants dans l’absolu. C’est-à-dire que j’aime bien des individus : il y a des individus enfants qui me touchent et d’autres pas du tout. Je ne me dis pas : « parce que c’est des enfants c’est cool ! » Là j’ai eu de la chance car ce sont deux enfants très différents mais qui sont tous les deux extrêmement attachants. Même si la fin du film, et du coup du tournage, était plus sombre et parfois pesante, on riait beaucoup !

Vous n’avez pas décidé, comme certains acteurs, de vous mettre en condition pour préparer au mieux le rôle en vous « coupant » d’une certaine proximité avec les enfants ?

J. E. : Non car le personnage ne veut pas raconter ça non plus. Finalement, les tournages ressemblent à ceux qui les font et Gilles Marchand ne souhaitait pas qu’on fasse les choses aux dépens des enfants. Il favorisait une atmosphère de bonne entente et, lorsque tu n’es pas face à un metteur en scène psychorigide qui veut te prendre des choses à tes dépends, cela allège les échanges. Tout en restant très exigeant, il fonctionne à la confiance et est exigeant AVEC les gens, pas contre eux. Il y a des moments où il peut être très droit et rigoureux, ce qui met naturellement une pression à tout le monde et donc les enfants étaient à fond quand on tournait. Ce n’est pas quelqu’un qu’on a envie de décevoir. Très calmement il produit une sorte d’attention et d’exigence qui te pousse à lui faire plaisir.

Le grand public vous a découvert en 2010 avec La Guerre est Déclarée mais, pour ma part, j’ai réalisé que c’était avec Sexy Boys… en 2000 ! Quels souvenirs en gardez-vous ?

J. E. : Cela rejoint ce que j’ai dit concernant mon désir de cinéma au sens large et j’ai toujours fait des choix pour des bonnes raisons. Quand j’ai fait ce film, qui peut ressembler à une casserole, je l’ai fait pour m’amuser. Je suis par exemple assez client des comédies régressives à la Judd Appatow, les Farrelly (que je place d’ailleurs certainement au-dessus) et je suis évidemment un grand fan de Will Ferrell qui est notre maître à tous ! J’avais fait un film juste avant qui s’appelle Presque Rien, qui est un film d’auteur « pur et dur » que j’aime beaucoup et qui m’a permis de faire le tour du monde pour le présenter, donc Sexy Boys tranchait énormément et ça me plaisait ! Après, si je suis honnête, je trouve qu’on n’a pas complètement réussi notre comédie régressive. Et donc je continue de chercher une comédie régressive à faire !

Transition parfaite, peut-on en savoir plus sur votre prochain projet ?

J. E. : J’ai plutôt pris pour habitude de ne plus parler de mes prochains films en projet car ça a tendance à m’enlever le désir ! Trop en parler avant et pendant peut me déranger, je préfère toujours en parler après. Je le vois comme lorsque tu fais un cadeau à quelqu’un, tu n’as pas forcément envie de dévoiler la surprise avant. Et ne pas en parler trop tôt enlève une certaine pression.

Propos recueillis et édités par Julian Bocceda pour Le Bleu du Miroir
Entretien réalisé à Paris le 10 février 2017



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