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DENIS VILLENEUVE | Portrait d’un nouveau maestro

Depuis la révélation d’Incendies en 2010, le réalisateur québécois fait parler de lui à chaque film. À présent que le grand succès commercial et critique de Premier contact en 2016 a fait de lui une figure-phare des auteurs hollywoodiens, on le voit à la tête des plus grosses productions : Blade Runner 2049 en octobre dernier en salle (et aujourd’hui en vidéo), Dune à l’horizon 2019.

Quelles sont les raisons de l’engouement pour le style Villeneuve ? Et comment un auteur québécois s’est vu propulsé aux commandes des plus gros blockbusters hollywoodiens ?

Un cinéma sous tension

Prisoners, Enemy, Sicario. Trois films, entre Incendies et Premier contact, permettant à Denis Villeneuve d’affiner son style et imposer sa patte. Alors que bon nombre de productions hollywoodiennes contemporaines, sous la bannière des productions Marvel et DC, s’enlisent dans une frénésie de scènes d’actions toutes plus spectaculaires (et numériques) les unes que les autres, Villeneuve lève le pied, ralentit le rythme, scrute ses personnages.

Prisoners et Sicario ont beau appartenir au genre du film policier, ils ne versent pas dans le fétichisme de l’action à tout prix. C’est plutôt vers le film noir, et encore plus le néo-noir, relancé par des œuvres comme Memento, Sin City ou Drive, que lorgne notre Québécois. Du film noir, il retient l’esthétique contrastée, les anti-héros, et surtout, la suspension du temps.

Ce qu’on remarque de prime abord dans un Villeneuve, c’est son extraordinaire mise en scène de la tension. Sicario en est sans doute le plus bel exemple. Tourné en Cinémascope, on pourrait s’attendre à un style western ; mais du western, Villeneuve ne conserve que l’attente interminable, les doigts crispés sur la détente, la musique qui vrille les tympans et excite les nerfs. Dans ces vastes plans larges sur la frontière avec le Mexique où Emily Blunt traque les cartels, rien ne se passe ; et pourtant, des plages de musique dissonante viennent rayer l’atonie de l’image, y instillant une menace invisible, prête à surgir. Maîtrisée d’un bout à l’autre, la construction de la tension aboutit à des climax étonnants, voire des anti-climax : coincée dans un embouteillage sur un pont, Blunt observe les membres d’un gang tenter une action contre les agents de la CIA, avant de se faire proprement liquider par ces derniers. L’acmé de la scène ne bascule pas dans le carnage, mais tient en quelques sèches secondes de frappe chirurgicale.

Un acteur a prêté son corps à ce travail de la tension : Jake Gyllenhaal, que l’on retrouve successivement dans Prisoners et Enemy. Dans les deux films, sa figure d’ordinaire si timide se couvre d’un voile inquiétant. Policier impuissant à retrouver des enfants disparus dans Prisoners ou schizophrène en perdition dans Enemy, Gyllenhaal offre un visage à l’analyse psychosomatique que mène Villeneuve. Image vivante d’une tension qui ronge corps et âmes.   

L’Amérique à la lueur du Mal

Ladite analyse psychosomatique se comprend à l’aune du contexte historique. Villeneuve tourne dans une Amérique d’après la décennie noire des années 2000 (11-Septembre, Irak, Bush…). Il ne s’agit pas pour lui de militer pour ou contre la supposée décadence états-unienne, mais de contempler comment cette chute prend corps dans la société.  

Chacun de ses films (hormis le positif Premier contact) pourrait dès lors se comprendre comme une étude casuistique : il s’agit de résoudre un problème moral concernant le rapport d’une Amérique traumatisée au Mal. Dans Prisoners, Hugh Jackman, vétéran des guerres récentes, applique ce qu’il a appris à l’armée pour retrouver sa fille disparue, n’hésitant pas à torturer un prétendu coupable pour lui arracher des informations – et satisfaire sa conscience vengeresse. Dans Sicario, l’idéaliste Emily Blunt se confronte au pragmatique Benicio del Toro, qui brave le cadre de la loi pour écraser les cartels et restaurer l’ordre, au mépris de toute justice. Blade Runner 2049 poursuit ces interrogations éthiques avec le personnage de K (Ryan Gosling), un Replicant qui se découvre une conscience en plein milieu d’une enquête sordide.

De ce point de vue, le style Villeneuve se rapproche des post-war studies, mais cette fois étendues à l’ensemble du corps social. À travers ses personnages torturés (bien souvent masculins), le Québécois scrute la paranoïa qui gangrène l’Amérique (et qui culmine dans Enemy) et les formes que prend le Mal dans une société rendue schizophrène. Mais, en tant qu’étranger, il garde toujours une distance vis-à-vis de ses créatures, préférant les étudier de loin, à travers leurs faits et gestes, que de s’encombrer d’une complexe subjectivité. À l’instar du premier plan de Prisoners, où la caméra s’avance par un lent travelling au travers de bois enneigés pour suivre un groupe de personnages, Villeneuve contemple les malheurs des hommes s’incarner dans leurs corps. Leur esprit se trouve à même la peau, et ce sont ces gestes qui trahissent la folie croissante qu’il traque.

Face à ses maîtres

Par son style ralenti, propice à l’étude comportementaliste de la nouvelle psyché américaine, Villeneuve se situe au croisement de deux cinéastes aujourd’hui majeurs à Hollywood : Ridley Scott et Christopher Nolan.

Au premier, avec qui il collabore dans Blade Runner 2049, il emprunte son art de la tension et sa mise en scène de l’espace. Ce qui donne le meilleur – la photographie presque noir et blanc de Prisoners, les labyrinthes mentaux de Enemy, l’inquiétante étrangeté du vaisseau extraterrestre de Premier contact – comme le pire : à l’instar de Prometheus et Alien : Covenant, Blade Runner 2049 s’abîme dans un gigantisme propre à l’art pompier.

L’influence du second se fait surtout sentir avec Premier contact, très proche, d’un point de vue narratif, thématique ou esthétique, d’Interstellar. Comme Nolan, Villeneuve privilégie un art du montage. Avec ses constructions scénaristiques complexes (en particulier Enemy et Premier contact), inspirées de celles de Memento ou Inception, où le temps, l’espace et le sujet se confondent, le cinéaste québécois tisse une temporalité hors de l’action, un lieu où projeter les angoisses collectives.

Denis Villeneuve semble condenser en lui les caractéristiques qui font aujourd’hui un auteur à Hollywood. Alors que les grands studios se jettent à corps perdus dans la course aux effets numériques et à l’action déchaînée, celles et ceux que l’on qualifie d’« auteurs » (Kathryn Bigelow, Christopher Nolan, Ridley Scott, Denis Villeneuve…) choisissent un rythme plus lent, si ce n’est une anti-action. De manière à déceler ce qui motive cette fuite en avant des grosses productions dans le feu de l’action. 

 

Denis Villeneuve avec Ryan Gosling et Harrison Ford

Blade Runner 2049 sort en DVD et BR ce 14 février 2018

 




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C’est un cinéaste qui, il faut aussi le souligner, met beaucoup en avant le travail du son, notamment dans ses derniers Premier Contact et Blade Runner 2049. Car si le travail de l’image est ce qu’il y a de plus visible d’un point de vue esthétique, celui du son est tout aussi important et crucial quant à l’immersion dans un film et ce qu’il est capable de faire ressentir au spectateur.