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THE GUILTY

Relégué dans un centre d’appels de façon temporaire pour une raison inconnue, le policier Asger Holm assiste par téléphone à une tentative d’enlèvement. Sans la moindre possibilité d’action, il entreprend spontanément de venir en aide à la victime par des directives orales, allant bien au-delà du devoir professionnel.

Le grand bluff

Le trucage a toujours existé. C’est l’essence même du cinéma. C’est faire croire au vrai en usant de bluff, mais là où cela diffère du simple mensonge, c’est qu’un film ne prend pas celui qui l’écoute pour un imbécile. Lorsqu’il est correctement ficelé, on dit qu’un film fonctionne. On aurait tendance à dire qu’un film fonctionne à l’endroit, précisément, où il s’effiloche un peu. Pourquoi ? Parce que le public est naturellement doté de ce pouvoir immense : l’imagination. C’est un raccommodeur d’informations.

En travaillant sur un huis clos anxiogène établi sur à peine plus de dix jours de tournage, éclairé par une lumière blafarde, dans une salle à peine décorée et chargée d’ordinateurs, jonglant entre des valeurs de plan rapprochées dont le persistant plan cravate sur le visage de Jakob Cedergren (Submarino de Thomas Vinterberg), Möller compte essentiellement sur le travail sonore. The guilty est un film radiophonique, où l’oreille seule va interpréter la moindre intonation, le son le plus léger. Nous sommes confortablement installés dans l’oreillette d’Asger Holm et nous recevons avec lui les appels de personnes tombées de vélo, atteintes d’hallucinations dues à l’absorption de drogues. Jusqu’ici, rien d’extraordinaire.

Inspiré par le visionnage d’une séquence réelle en centre d’appels de la police, Möller perçoit tout ce qu’il est possible de faire dans un film, en ne montrant rien. En filmant le vide. Un défi qui n’est pas des moindres, surtout lorsqu’il est question d’instaurer un malaise progressif, menant à la peur. Or, il n’est en vérité rien de plus angoissant que d’imaginer le pire, et nous sommes royalement équipés pour. Le romancier américain contemporain spécialiste du thriller, Stephen King, a eu cette parole au sujet de ce qui « fait peur » au public. Selon lui, l’horreur ne vient pas des monstres, ou des assassins, mais du fait que vous vous attachez aux personnages tout en sachant que quelque chose de terrible va leur arriver. 

Dans The guilty, le spectateur est actif et participe au déroulement de l’histoire. Il est comme cet enfant à qui l’on raconte une histoire, cherchant à deviner ce qui va arriver après. Möller s’amuse aussi de nous laisser voir avec quelle aisance on tire des conclusions hâtives autour d’un témoignage, d’une voix, selon qu’elle est voix de femme ou d’homme, méprise des genres. De la même manière qu’un fusil de Tchekhov, le coup de téléphone laisse ici dans sa détonation une ribambelle d’informations susceptibles de faire avancer l’histoire. Si le personnage principal apparaît d’un premier abord comme simple témoin d’une affaire complexe, il dévoile lui-même certaines failles, donnant un caractère immoral au costume rassurant de sa profession. Notre gardien de la paix n’est pas tranquille !

Le travail fourni à la mise en scène pour effacer la frontière entre devoir professionnel et empathie en de telles circonstances et face à des victimes en détresse s’avère criant de vérité. L’intimité du téléphone établit cette proximité qui ébranle, atteint l’interlocuteur au point d’oublier, et nous faire oublier, son rôle bien défini. Le film réside dans cette atténuation des conventions et dans cet entrelacs d’intrigues multiples, rythmées par la performance du son, et celle plus grande encore, de l’imagination du spectateur. C’est d’elle, aussi étonnant que cela puisse paraître, que dépend une grande partie de l’intérêt du film. 

#LBDM10ANS

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