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SPACE JAM – NOUVELLE ÈRE

Welcome to the Space Jam ! Quadruple champion NBA et icône planétaire, LeBron James s’engage dans une aventure rocambolesque aux côtés de Bugs Bunny dans Space Jam – Nouvelle Ère. LeBron et son jeune fils Dom sont retenus prisonniers dans un espace numérique par une intelligence artificielle malveillante nommée Al G. Rhythm. Le joueur de basket doit ramener son petit garçon sain et sauf chez lui, en faisant triompher Bugs, Lola Bunny et leurs camarades Looney Tunes face aux champions numérisés de l’algorithme : une équipe de stars de la NBA et de la WNBA gonflés à bloc comme on ne les a jamais vus !

Critique du film

Ce que vous lirez ici sur Space Jam – Nouvelle Ère a déjà été ou sera sûrement répété autre part. Oui, le film est une catastrophe ; oui, il semble n’avoir que pour but de vendre des produits dérivés et le catalogue HBOMax par l’intermédiaire de figures emblématiques du studio (les Looney Tunes) qui demandaient une meilleure résurrection ; oui, LeBron James joue comme un pied et récite son texte comme s’il recrachait un manuel de développement personnel. Mais le plus triste du film n’est même pas là : il est malgré lui le symptôme de cette Nouvelle Ère qu’il embrasse sans avoir compris qu’elle le mènerait à sa perte. Space Jam avait Michael Jordan pour se sauver. Space Jam – Nouvelle Ère n’a que ses gros yeux de toon pour pleurer.

THAT’S ALL FOLKS.

Du point de vue cinématographique déjà, le film concentre les poncifs horribles de la nouvelle comédie américaine qui se veut populaire et « pour tous les publics » : on répète les blagues, on disserte de ses propres bêtises et on en oublie presque l’intelligence que peut avoir le spectateur à décoder des références que certains mômes ne parviendront pourtant même pas à avoir tellement elles sont absurdes. Pourquoi citer du MC Hammer et parodier Austin Powers – L’espion qui m’a tirée dans un film à destination des plus petits ? Le degré zéro est atteint lorsque Malcolm D. Lee et sa fanfare de scénaristes reproduisent le schéma narratif déjà limité du premier volet pour tenter de redonner une impulsion à un tempo comique extrêmement poussif. Certes, quelques blagues des Looney Tunes ne sont pas si mal senties, mais elles sont noyées dans une mélasse musicale aléatoire, une surenchère humoristique cauchemardesque et une présentation d’accessoires destinés à être plus vendus que le long-métrage lui-même. Mais au fond, que pouvait-on attendre de plus d’un film qui a vu deux réalisateurs (Justin Lin et Terence Nance) partir pour « divergences artistiques) et un producteur initial (Ryan Coogler) dont le nom étonne tant il est discret à la lecture du générique ?

Eh bien voilà ce qu’on pouvait en attendre encore : comprendre comment faire tourner un film autour d’une persona comme celle de LeBron James. Certes moins connu et moins titré que la vedette du premier film signé Joe Pytka, l’enfance difficile du Chosen One à Akron dans l’Ohio, son entrée en NBA via un first pick en 2003 alors qu’il sortait à peine du lycée et ses différentes interventions médiatiques (son interview The Decision sur ESPN de 2010, sa participation à Black Lives Matter et ses frasques paradoxalement consensuelles sur Twitter lors de l’imbroglio entre la NBA et la Chine) auraient pu asseoir un certain intérêt en pré-production. Seulement voilà : LeBron James n’est pas Michael Jordan. LeBron James n’a pas eu une carrière NBA autant narrée, transformée et racontée comme une grosse production hollywoodienne. LeBron James n’a pas eu à signer un laconique « I’m back. » en guise de communiqué de presse pour aller rafler trois titres consécutifs avec sa franchise. L’intérêt du premier Space Jam était d’ailleurs uniquement là : voir comme Michael Jordan a pu changer d’avis et quitter le base-ball pour se remettre au basket après l’assassinat de son père en juillet 1993. Partir d’un fait réel tragique et le déformer de manière fantaisiste pour lui redonner le goût du sport qui l’a propulsé sur le devant de la scène mondiale. Au fond, oui, « King James » n’est peut-être pas grand-chose médiatiquement face à « His Airness », MJ.

IT’S TIME TO SLAM DOWN

Mais ce n’est pas faire offense à LeBron James que de dire ça. Depuis l’arrivée de David Stern en tant que commissaire général de la Ligue de basket américaine en 1984, l’image de la NBA s’est vue considérablement transformée au fil des années. Space Jam cru 1996 n’en montrait encore qu’une transition : certains joueurs présents dans le film sont arrivés dans le sport professionnel avant Stern (Danny Ainge, Larry Bird), d’autres en même temps que lui (Michael Jordan, Charles Barkley). Ces joueurs étaient connus pour une motivation presque toxique, un comportement bestial sur le terrain, et parfois quelques frasques en dehors – Barkley sortit avec Madonna et jura même devant Dieu qu’il ne le referait plus dans le premier Space Jam). D’une certaine manière, consciemment ou non, la manière dont ils se mettaient en scène eux-mêmes était déjà du cinéma, une expérience où une caméra braquée sur eux créait un espace scénique dans lequel ils étaient ravis de s’exprimer à leur manière. Dans le basket moderne, la caméra ne circonscrit qu’un espace-temps où le public n’est que spectateur d’un duel entre une équipe d’athlètes qui n’a peut-être jamais été aussi performante et entraînée, mais dont les individualités s’effacent au profit du produit coté en bourse intitulé « National Basketball Association ».

Par ricochets, Space Jam – Nouvelle Ère a l’inconvénient d’être trop policé, déjà par ce qu’il est une publicité à peine déguisée par et pour Warner Bros, mais aussi pour ce qu’il contient. Les joueurs faisant de vulgaires apparitions dans le film sont tout aussi fonctionnels que dans le premier long-métrage – ce sont des petites pastilles humoristiques qui n’ont pas de grand lien avec l’intrigue – mais sont totalement lissés. Ce ne sont plus des acteurs qui jouent avec leurs rôles mais des sportifs professionnels modèles qui n’existent que par leur talent sur un terrain. Ils n’ont aucune zone d’ombre, n’ont jamais vraiment dérapé, contrôlent totalement leur image et paraissent aussi désincarnés que leur versions « upgradées » présentées dans le film. D’une certaine manière, le film représente bien malgré lui cette sensation de vacuité personnifiée avec sa photo numérique hideuse et ses effets spéciaux désagréables par leur surabondance, mais l’ensemble écœure et promeut les compétences des joueurs bien plus qu’il ne fournit une esthétique cinématographique. 

Ce n’est pas tant l’idée de tout mettre sur le dos de David Stern ou de son successeur Adam Silver : leurs caractères parfois très durs ont rendu le sport populaire, ont éliminé une bonne partie des mauvaises herbes qui tiraient leur sport fétiche vers le (très) bas, ont basculé la balance commerciale du basket-ball américain très rapidement vers l’excédentaire, et peut-être n’aurions-nous jamais autant eu de NBA sur nos écrans. Mais chaque projet institutionnel a son effet pervers, et celui-ci est d’avoir rendu les personnalités des joueurs très interchangeables, consensuelles, sans « storytelling » qui dépasse la balle orange. Tout ça est aussi du, de près ou de loin, aux réseaux sociaux arbitraires : ce qui ne plait pas peut très rapidement créer une polémique, et rester droit et renvoyer soi-même une image modèle est crucial pour continuer à exister dans une sphère comme le sport professionnel. Ce qu’est LeBron James est alors un symbole de popularité, de motivation, mais aussi le symbole d’une relative discrétion, d’une grande maîtrise de sa propre persona, voire d’une profonde timidité (revoyez The Decision pour vous en convaincre).

Et cette problématique résume la grande limite de la note d’intention : une série de matches Milwaukee Bucks- Phoenix Suns devant sa télévision, c’est très bien, mais était-ce artistiquement une bonne idée de réinvestir les salles de cinéma avec des sportifs en activité ayant trop conscience de l’image qu’ils renvoient ?

BANDE-ANNONCE

21 juillet 2021 – De Malcolm D. Lee avec Avec Gérard Surugue et Angèle (voix FR) et LeBron James