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LE GENOU D’AHED

Y., cinéaste israélien, arrive dans un village reculé au bout du désert pour la projection de l’un de ses films. Il y rencontre Yahalom, une fonctionnaire du ministère de la culture, et se jette désespérément dans deux combats perdus : l’un contre la mort de la liberté dans son pays, l’autre contre la mort de sa mère.

Critique du film

Synonymes avait marqué un virage dans la filmographie encore récente du cinéaste israélien Nadav Lapid. La facture classique de l’Institutrice ou du Policier a cédé le pas à une forme plus radicale, mais aussi plus militante. L’ancien militaire joué par Tom Mercier portait dans son corps et dans son refus de parler en hébreu une profonde critique d’Israël et du devenir de cet Etat par le prisme du regard d’un de ses ressortissants. Si Synonymes pouvait être très violent dans le plan, sa forme conservait une narration simple où l’on ne percevait que les prémices de ce que pouvait proposer Lapid. Avec le Genou d’Ahed, c’est à un tout autre niveau de représentation et une autre dynamique qu’il nous propose.

Dès les premiers instants, c’est le son qui inonde la salle, une pluie battante dont on aurait amplifiée le martèlement, raclant les tympans avec une force qui dérange. Un écran presque blanc, avec un point de vue étrange, qui bascule du ciel jusqu’à faire face à un motard qui défie l’asphalte pour se rendre à un casting de cinéma. Ces quelques minutes déroutent complètement. On ne sait tout d’abord ni où l’on est, ni vraiment ce que l’on regarde, et le son crée une confusion supplémentaire qui met quelques minutes à se dissiper. Ce premier coup de semonce lance un film très atypique, commençant en milieu urbain pour mieux prendre un contre-pied immédiat et nous emmener dans le désert.

Sur le fil du rasoir

Plus qu’un simple décor majestueux, cette aridité est un écrin symbolique qui ramène le personnage principal, un réalisateur de film d’auteur appelé à présenter un de ses films loin de chez lui, dans un cadre qui symbolise son propos. Cet homme est en colère, il est une sorte d’émissaire parti en mission dans les marges du pays pour surmonter un chagrin personnel et porter un message politique fort qui prolonge l’oeuvre de Nadav Lapid lui-même. Ce cinéaste fonctionne dès lors comme un double, une voix hurlant son mal-être, représenté dans une scène de monologue où le personnage crache un venin qui semble sans fin face à une représentante de l’Etat médusée.

Le genou d’Ahed est un film qui vit littéralement sur le fil d’un rasoir, menaçant à chaque nouvelle scène de basculer dans le guignolesque. Pourtant, il se dégage de l’ensemble une cohérence, un message qu’il est difficile d’ignorer : celui d’un auteur qui à chaque projet voit son propre dégoût augmenter, avec un sentiment de révolte grandissant, jusqu’à un trop plein submergeant le plan jusqu’à engloutir tout espoir de dépassement. Cette radicalité formelle, si elle surprend, fascine également dans ce qu’elle propose, jouant avec les corps et une sensualité qui se retrouve reléguée au stade du fantasme, ne s’inscrivant jamais à l’écran, remplacée par la furie du cinéaste.

Là où Synonymes était le constat d’un exil nécessaire, d’un abandon de sa maison, Le Genou d’Ahed préfère le combat, la provocation jusqu’à l’outrance, quitte à se faire détester pour être allé aussi loin dans l’audace. C’est pourtant bien une mise en scène brillante et courageuse que déploie Nadav Lapid, un geste presque suicidaire tellement il décape tout sur son passage. L’apaisement ne semble devoir venir qu’une fois la colère déversée et le retour dans les nuages amorcé. Le spectateur, lui, ressort sonné et groggy de cette expérience, mais charmé par cet auteur qui repousse plus loin les limites de son œuvre, sans envie de plaire manifeste, mais avec une détermination qui ne laisse pas indifférent.

Bande-annonce

15 septembre 2021 – De Nadav Lapid, avec Avshalom PollakNur Fibak

Prix du Jury