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DRAGONS

L’histoire d’Harold, jeune Viking peu à son aise dans sa tribu où combattre les dragons est le sport national. Sa vie va être bouleversée par sa rencontre avec un dragon qui va peu à peu amener Harold et les siens à voir le monde d’un point de vue totalement différent.

Production mainstream ou manifeste antispéciste ?

Alors que Dragons 3 : Le Monde caché, est actuellement en salle, il était pertinent de revenir sur le premier volet de la trilogie DreamWorks. Au delà de la réussite et de l’originalité du traitement de la figure héroïque masculine, il n’était pas inutile de s’interroger sur la démarche singulière pour une production de cette ampleur.

Pour la comprendre, il faut d’abord resituer Dragons dans son contexte de production : DreamWorks Animation. Depuis 1998 et Fourmiz, le studio s’est fait une spécialité des héros animaliers : Shrek, Spirit, Madagascar, Nos voisins, les hommes, Kung Fu Panda… Mais « héros à l’apparence animalière » ne signifie pas nécessairement « animalité ». Dans la veine de La Fontaine, les fables colportées par ces récits ont pour seul horizon l’anthropomorphisme. Sous couvert des animaux, DreamWorks parle exclusivement d’hommes.

Or Dragons prend résolument le contre-pied de ce traitement. Les dragons contre lesquels bataillent les habitant·e·s du village viking de Beurk ne renvoient pas à une quelconque allégorie ; si leur existence renvoie à quelque chose, c’est à l’infinie richesse de la Nature. Car c’est bien de cela dont parle très clairement Dragons : quel rapport entretenir avec la Nature, considérée non pas comme « environnement » ou « milieu », mais en tant qu’ultime altérité ? Qu’avons-nous de commun avec ces créatures si différentes de nous ? Quelles relations nouer autres que celles de la guerre et de l’extermination ?

Par-delà nature et culture

Lorsque Harold, le jeune héros maladroit qui refuse de suivre la voie belliciste de son clan, tente d’expliquer pourquoi il n’a pas achevé Krokmou, un légendaire Furie nocturne qu’il a abattu, il rompt explicitement avec ce que l’anthropologue Philippe Descola nomme, dans Par-delà nature et culture, le naturalisme, pour qualifier le mode d’être inventé dans l’Europe du XVIIe siècle qui sépare de prétendues nature et culture, et donc, l’humanité et la bestialité. « Je me suis vu en lui. J’ai vu qu’il était aussi effrayé que moi ». Ces quelques mots augurent une fraternité trans-espèces, où la continuité des affects dépasse l’arbitraire délimitation entre hommes et animaux.

Dragons Harold Krokmou

À ce titre, la rencontre entre Harold et Krokmou constitue l’une des plus belles scènes du film. Empêtré dans un filet, Krokmou attend qu’Harold, comme tout Viking, lui assène le coup de grâce. Or Harold refuse. Pas parce qu’il aurait flanché devant le regard « trop mimi » de Krokmou, comme sait en décocher le Chat Potté de Shrek ; non, s’il céda, c’est parce qu’il aperçut dans l’attitude et le regard résolument animal de Krokmou, aussi intelligent que lui quoi qu’en tous points différent, un continuum émotionnel.

Fusion interespèce

D’autant que le processus est loin d’être à sens unique. Traditionnellement, les représentations occidentales de la nature tentent de la « domestiquer », c’est-à-dire de la faire entrer dans les mœurs humaines. Dragons ne tombe pas dans ce piège. À l’instar de la saga romanesque L’Assassin Royal, dans laquelle Robin Hobb décrit méticuleusement la relation unique qui se tisse entre FitzChevalerie, un homme, et Œil-de-Nuit, un loup, le film d’animation explore sous toutes ses coutures l’hybridation progressive d’individus issus d’espèces différentes. Krokmou se mêle certes à Harold, auquel il emprunte mimiques et gestes, mais demeure un dragon. Inversement, Harold, s’il conserve son humanité, adopte quantité de traits, physiques comme spirituels, propres aux dragons.

Et cette immixtion des deux êtres affecte jusqu’au régime des images. D’ordinaire, les films dont les héros disposent de pouvoirs extraordinaires laissent libre cours à des séquences non-narratives, sensorielles, où s’exprime librement et artistiquement tout le potentiel desdits pouvoirs. Pensons à la séquence finale du premier Spider-man, dans laquelle l’Homme-Araignée virevolte d’immeuble en immeuble dans un Manhattan nimbé de soleil. Dragons reprend cette tradition en lui conférant une dimension supplémentaire. Les séquences sensorielles du film ne consiste pas tant en l’exposition de pouvoirs extraordinaires qu’au ravissement du spectateur face à une extraordinaire fusion interespèces. Lorsqu’il vole, Harold ne domine ni ne possède Krokmou ; il vole avec lui, il se fond en lui.  Sorti de l’égocentriste humanité, il réintègre le puissant flot de la Nature.


Le premier volet a été réalisé en duo par Chris Sanders et Dean DeBlois. Après celui-ci, Dean DeBlois a pris la barre en solo et réalisé Dragons 2 et Dragons 3.


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