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DE L’OR POUR LES CHIENS

Fin de l’été, Esther 17 ans, termine sa saison dans les Landes. Transie d’amour pour un garçon déjà reparti, elle décide de prendre la route pour le retrouver à Paris. Des plages du sud aux murs d’une cellule religieuse, le cheminement intérieur d’une jeune fille d’aujourd’hui. 

Critique du film

Avant d’être un personnage, Esther est d’abord un corps. Le générique n’a pas fini de défiler que des halètements nous parviennent. Un couple fait l’amour sur la plage et cette scène d’ouverture nous ramène 35 ans en arrière, quand, au printemps 1986, nous découvrions en même temps Betty et son interprète, Béatrice Dalle. Automne 2020, voici Esther et Tallulah Cassavetti. Laissons à l’avenir la responsabilité de nous dire si la toute jeune comédienne marquera le cinéma d’une même empreinte que son aînée.

Découpé en trois parties bien distinctes, De l’or pour les chiens évoque, lors de la première, l’été d’Esther. Un petit job de vendeuse de glaces et un grand amour occupent sa vie. 

C’est une jeune fille de 17 ans qui semble plus à l’aise avec son corps qu’avec les relations sociales. Souvent à l’écart du groupe, elle privilégie une position d’observation. Plus âgé qu’elle, Jean (Corentin Fila, découvert dans Quand on a 17 ans d’André Téchiné) ne vit pas cette liaison avec le même absolu. Lorsqu’un soir de fête il couche avec une autre fille, Esther ne lui fait pas de reproches, l’amour qu’elle donne n’a pas d’exigence. L’été n’est pas achevé que Jean doit retourner à Paris. Il consent à laisser son adresse à Esther, pour qui, la séparation ne peut être que provisoire.

De l'or pour les chiens

Le récit des amours estivales avait déjà, devant la caméra d’Anna Cazenave Cambet, des intonations mélancoliques, il bascule lors d’une soirée, où, sous la pression du groupe, Esther accepte d’être enfermée dans une salle de bain avec un garçon «et on voit ce qui se passe». 

La deuxième partie, courte mais rythmée, est toute emplie du traumatisme sur lequel s’est refermé la première. Elle conduit Esther des Landes jusqu’à Paris où elle se fracasse contre le mur de la réalité. Jean ne l’attend pas. Elle aura eu à peine le temps de repasser chez elle pour constater que personne ne l’attend pas non plus. Sa mère ne supporte pas le regard que son compagnon, plus jeune qu’elle, pose sur elle, qui n’a que le temps de troquer des tongs contre des chaussures fermées.

Esther traverse les zones du films où soufflent le chaud et le froid. Sa vulnérabilité est ancrée dans l’œil du spectateur. A tort ou à raison, le crime d’un homme culpabilise tous les autres. Pour un barman compréhensif devant lequel elle danse et avec qui elle échange un baiser de réconfort, voilà un autre homme qui, pris dans la sauvagerie de la rue, l’agresse abruptement. 

Vers l’apaisement

Retour dans le quartier Montparnasse où la présence de la tour appelle la contre plongée vers le ciel. Esther trouve refuge dans un couvent de religieuse. De l’or pour les chiens bascule à nouveau, vers une dernière partie, d’apaisement et de mystère. Son entrée dans le couvent, de nuit, traversant le jardin avec pour fanal le voile blanc d’une moniale, touche au sublime. Le film change de palette chromatique, les couleurs s’estompent. Alors que corps d’Esther est maintenant revêtu complètement, la mise en scène évolue vers un cadre plus travaillé, la caméra se fixe pour mieux saisir la fascination que le lieu exerce sur la jeune fille.

De l'or pour les chiens

À l’abri du monde, Esther découvre une quête d’absolu qui ne se discute pas. Sœur Laëtitia a fait vœu de silence, son comportement intrigue Esther au pus haut point. Sa curiosité ébranle le règlement interne mais ne laisse pas la moniale indifférente. Dans un monologue de 7 minutes, cette dernière livre à Esther ses peurs et certitudes. C’est une scène d’une intensité folle (bravo à Ana Neborac) qui renvoie, toutes proportions gardées, au monologue culte prononcé par Françoise Lebrun dans La maman et la putain (Jean Eustache, 1973). « Tu as ramené au dedans, tout ce que j’ai tant de peine à oublier. (…) C’est toi qui possèdes l’amour. (…) Je serai morte pour moi-même. » Les propos de sœur Laëtitia trouvent un écho avec ceux tenus par le garçon dans la baignoire à la fin de la première partie, mais aussi avec une des rares séquences où Esther se livrait, confiant la légende familiale selon laquelle, elle aurait, bébé, apaisé un autre bébé par sa seule présence.

On repense à Lazzaro felice d’Alice Rohrwacher et cette capacité de relier la violence du contemporain avec des motifs merveilleux. On abuse de la bonté de Lazzaro comme on a abusé de la chair d’Esther qui continue pourtant à refuser la méfiance et à ne porter aucun jugement sur personne. Les deux réalisatrices ont en commun cette idée du cinéma, objet théorique fortement incarné.

Filiation et révélations

Jouant des références pour inscrire d’emblée son héroïne dans une filiation assumée, De l’or pour les chiens ne manque pourtant pas de personnalité. Anna Cazenave Cambet signe un premier film surprenant de maîtrise, on retiendra une grande plasticité artistique (notamment due au talent du directeur de la photographie Kristy Baboul) au service d’un mouvement général d’une très grande ambition. 

Après Grave en 2016, Ava en 2017, Papicha l’an dernier, Anna Cazenave Cambet et Tallulah Cassavetti rejoignent Julia Ducournau et Garance Marillier, Léa Mysius et Noée Abita, Lyna Khoudri et Mounia Meddour, ces duos de réalisatrices et d’actrices révélées ensemble. Toutes représentent aujourd’hui l’avenir du cinéma français. Leurs regards n’ont pas fini de le régénérer, on n’a pas fini de s’en réjouir.

Bande-annonce

25 novembre 2020De Anna Cazenave Cambet, avec Tallulah CassavettiCorentin Fila