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CRASH

James et Catherine Ballard, un couple dont la vie sexuelle s’essouffle quelque peu, va trouver un chemin nouveau et tortueux pour exprimer son amour grâce aux accidents de voiture. A la suite d’une violente collision, ils vont en effet se lier avec des adeptes des accidents…

Érotisme glaçant, de chair et d’accident.

Le producteur de cinéma James Ballard (James Spader) et sa femme Catherine (Deborah Kara Unger) sont à la recherche d’un nouveau souffle au sein de leur vie sexuelle devenue morne. Laissant libre court à leurs envies respectives d’adultère, le couple semble néanmoins blasé de la moindre forme de désir. Jusqu’au jour où, après un grave accident de la route impliquant la mort d’une personne, James commence à nourrir une étrange fascination pour les accidents de voiture et les blessures physiques. Débute alors une étrange relation entre le producteur et la passagère de la voiture d’en face, devenue veuve. Les deux croiseront la route de l’inquiétant Vaughan (Elias Koteas), fétichiste des accidents de voiture, qui leur fera découvrir au travers de la blessure physique et de la pulsion de mort la forme ultime de la pulsion et du désir sexuel.

Une exploration de la « nouvelle chair »

Grand cinéaste du corps et de ses transformations, le réalisateur canadien David Cronenberg n’a eu de cesse au cours de sa carrière de questionner les limites de notre corps, à la fois en tant que pure manifestation corporelle mais également en tant que construction sociale et subjective.

Le corps, tel que nous l’appréhendons dans nos sociétés contemporaines, ne va pas de soi, en tant qu’il est l’hôte de mutations et de pulsions qui ne demandent qu’à se manifester en perçant (au sens propre comme au sens figuré) la peau des conventions sociales et scientifiques. Ce qu’on croyait être le même est en fait un autre, et, paradoxalement, ce qu’on croyait être l’autre s’avère assez proche du Même auquel nous nous identifions.

Le cinéma de Cronenberg est une série de mutations : le corps comme manifestation monstrueuse et matricielle de la souffrance psychique (Chromosome 3), l’altérité psychique dissimulée sous le même corps (les jumeaux de Faux-Semblants), le corps comme grand ordinateur échangeur d’informations (ExistenZ), le corps sexué qui est toujours autre que ce qu’il ne laisse apparaître (M. Butterfly), la progressive (et lente) transformation du corps humain en un Autre (La Mouche), ou bien encore l’écran comme extension physique et psychique du corps humain (Videodrome). La « nouvelle chair », pour reprendre l’expression du film Videodrome, c’est la découverte d’un corps infini, prenant à la lettre la fameuse phrase d’Artaud « Moi je n’ai pas d’esprit, je ne suis qu’un corps » (Suppôts et suppliciations (1978) – Ed. Poésie/Gallimard). Le corps ne vient pas du tout, c’est le tout qui vient du corps : « c’est par la peau qu’on fera rentrer la métaphysique dans les esprits » (Artaud, Le Théâtre et son double).

La totalité, la toute-puissance presque schizophrénique de l’individu sur le monde, fait sens au travers de son propre corps, ouvrant un champ infini de possibilités, de mutations, mais également de destructions. Le Moi infini est synonyme de corps infini, chez Cronenberg comme chez Artaud, et le cinéma montre les manifestations visuelles de ce corps infini ainsi que ses conséquences sur le sujet et sur notre monde : « La peau humaine des choses, le derme de la réalité, voilà avec quoi le cinéma joue d’abord » (Artaud, La coquille et le clergyman).

Crash, qui reçut pour son « ingéniosité » le prix spécial du jury présidé par Francis Ford Coppola en 1996 à Cannes, s’inscrit dans la lignée de cette longue exploration du corps et de ses mystères. Ou comment la pulsion de mort et la souffrance physique sont synonymes de pulsion sexuelle et d’extase orgasmique. La mort, c’est la conscience de la vulnérabilité de notre propre corps, soumis aux lois du temps et de la dégradation physique. Et cela, pour les personnages de Crash, est source d’une excitation sexuelle qui outrepasse les limites de la morale, vis-à-vis du corps des autres, mais également vis-à-vis de son propre corps.

L’accident de voiture ou la pénétration post-moderne

Le monde proposé par Crash est fondé sur de multiples motifs d’interpénétrations : l’Homme qui pénètre dans sa voiture, la voiture qui pénètre dans une autre voiture, la voiture qui pénètre l’Homme, et l’Homme pénétrant l’Homme. Il s’agit ici de parler de l’Homme avec un H majuscule, afin de ne pas réduire le film à la simple construction patriarcale établissant la pénétration comme l’acte sexuel ultime établissant le masculin comme un actif pénétrant et le féminin comme un passif pénétré. Ici, hommes et femmes se pénètrent et se rejoignent dans une extase liée à la reconnaissance commune de la pulsion de mort en tant que source ultime de la pulsion sexuelle. Un sentiment névrotique qui fédère et soude une communauté de personnes aliénées par les conventions scientifiques et sociales, qui font du corps une citadelle imprenable, un totem dont l’essence ne peut être contesté. Or, la frustration des personnages de Crash montre que cette vision du corps ne va pas de soi. Le corps doit être ouvert, et c’est justement la révélation de ce mystère intérieur qui est source d’excitation. Encore une fois, il ne s’agit pas de rattacher ce motif à la vision patriarcale du corps de la femme en tant que centre de phénomènes intérieurs « mystérieux » ; ou comment la femme ne serait qu’intériorité et mystère et l’homme extérieur et transparent de tout soupçon. Dans Crash, ce n’est pas le cas, car tous les corps sont ouverts. En témoigne la scène où apparait pour la première fois Vaughan, scrutant de façon inquiétante les blessures de James après son accident. La fétichisation de la blessure est le dessein des personnages de Crash, car c’est le moyen par lequel ils prennent possessions de leurs corps. Et cela indépendamment des genres et des sexes, afin de ne garder que l’essentiel : des corps, fermés, puis ouverts, et si possible de façon permanente. C’est le sens du tatouage que se fait Vaughan à la fin du film : un volant inachevé, sale, laissant apparaître au travers du tracé à l’encre un tracé de sang. Vaughan marque dans sa chair l’idéal de la blessure, en tant que projet ultime de son organisation, qui place la sexualité au centre de tout.

« On réalise à quel point la sexualité est importante pour l’espèce humaine, en termes artistiques, culturels, sociaux, psychologiques, pour tout. Mon instinct me dit qu’une énorme part de la sexualité, et tout ce qui en découle dans notre société, est relatif à quelque chose de très physique. Les êtres humains pourraient échanger le organes sexuels, ou procréer sans organes sexuels en tant que tel. Nous serions libres de développer différents types d’organes qui donneraient du plaisir, sans aucun lien avec le sexe. La distinction entre l’homme et la femme diminuerait, et peut-être nous deviendrions des créatures moins polarisées et plus intégrées, dans la mesure où il y a, d’une façon générale, une sensibilité masculine et une sensibilité féminine… Je ne parle pas d’opérations transsexuelles (dans Crimes of the Future en particulier). Je parle de la possibilité que l’être humain puisse être capable de muter physiquement à souhait, mais si cela prenait cinq ans pour achever cette mutation. La simple force de volonté vous permettrait de changer votre « moi » physique. Je pense qu’il y aurait une diminution de la polarité sexuelle, et qu’il y aurait une réintégration des êtres humains qui serait différente »

  • David Cronenberg, « The Interview », The Shape of Rage, p.190-91

Les personnages de Crash sont à la recherche d’une sexualité en tant qu’expérience limite de leur propre corps, et ils sont près à en payer de leur vie. La mort devient orgasme. C’est le sens de la dernière réplique du film, qui est aussi la première, après que James ait percuté la voiture de sa femme Catherine : « Maybe the next time ». Au début du film, James prononce la même phrase après avoir fait l’amour avec Catherine, n’ayant réussi ni l’un ni l’autre à atteindre l’orgasme. Crash, c’est la fusion de la pulsion de mort et de la pulsion sexuelle. D’où le profond malaise que l’on peut ressentir en regardant le film, présentant presque médicalement une sexualité où l’érotisme n’est plus de mise, mais où la morbidité rampe entre les corps ouverts. Crash est un film puissant, peut-être le plus radical de son réalisateur, et peut légitimement être considéré comme l’un des films les plus importants des années quatre-vingt-dix.




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