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BRAZIL

 Dans un monde rétro-futuriste régi par une bureaucratie aliénante et totalitaire, Sam Lowry se contente de mener tranquillement sa vie, en assurant son travail de bureaucrate au ministère des Archives. Néanmoins, il connait une échappatoire au travers de ses rêves, se fantasmant régulièrement en héros, volant à la rescousse d’une demoiselle en détresse. Son existence est bouleversée lorsque un certain Archibald Buttle est arrêté brutalement, alors qu’il était innocent. Voulant réparer cette erreur administrative, Lowry doit affronter un système oppressant, où le moindre dissident, à l’image du justicier chauffagiste Harry Tuttle, est éliminé. Au cours de son périple, il croise la route de Jill Layton, qui a le même visage que la femme qu’il voit dans ses rêves, et dont il tombe éperdument amoureux. Malheureusement, la rêverie et la passion ne sont pas du goût de l’administration.
 

« Où dans l’ombre ensorcelée, chaque rêve offre un asile… »

L’origine du cauchemar

En 1983, Terry Gilliam marque les esprits avec son impressionnant court-métrage The Crimson Permanent Assurance, qui faisait office d’introduction à l’extraordinaire film des Monty Python, Le sens de la vie. Le film raconte l’histoire d’un putsch orchestré par les employés d’une compagnie d’assurance au sein de leurs bureaux, en vue de mettre littéralement « les voiles » à bord de leur immeuble transformé en bateau, et de s’adonner à la piraterie administrative. Ils partent alors à l’abordage de l’immeuble de la Very Big Corporation of America, avant que leur navire ne tombe malheureusement au bord d’une Terre plate. Esthétiquement splendide, The Crimson Permanent Assurance est également riche d’un discours politique extrêmement pertinent. Seule comédie de l’histoire à avoir été auréolée du grand prix du jury à Cannes, Le Sens de la Vie consacre en partie Terry Gilliam au rang de véritable auteur, au style et au ton singuliers, qui marqueront de leur emprunte l’histoire du cinéma.

À l’image de ses amis des Monty Python, Gilliam oscille entre humour absurde et pessimisme éclairé, conscient des enjeux politiques, économiques et culturels de son temps. Aussi, après le tournage des étonnants Jabberwocky (1976) et Bandits, bandits (1981), se présente à lui l’opportunité de réaliser son nouveau long-métrage, étrangement inspiré d’une célèbre chanson écrite par le compositeur brésilien Ary Barroso :

« La première idée de Brazil, c’est une image. Je faisais du repérage au pays de Galles en vue du tournage de Jabberwocky, et je visitais une petite ville industrielle avec des aciéries. Une ville horrible dans une région minière. La plage était complètement noire, à cause de la poussière de charbon. C’était tellement noir qu’on se serait cru à la tombée de la nuit. Je suis allé sur la plage, une sorte de décharge publique, et j’ai vu un homme assis seul, avec un transistor, passant d’une station à l’autre et tombant par hasard sur le thème « Brazil » (de Ary Barroso). Un rythme semblable n’existe pas dans son monde. De toute sa vie, cet homme n’avait jamais écouté une musique pareille, entraînante, romantique, gaie, syncopée et évocatrice d’évasion latine, suggérant qu’au-delà des tours d’aciers et des gratte-ciel se trouve un monde luxuriant et paisible. Parce que cette musique l’obsède, elle changea sa vie. Pour cette raison, je tenais à ce que le titre du film soit celui de cette chanson ».

Grotesque kafkaïen

Le grotesque est une catégorie esthétique reposant avant tout sur l’apparence. Il se caractérise, entre autre, par son sens de la dérision, ainsi que par son goût pour l’outrance et pour le mauvais goût. In fine, cette catégorie conduit à une représentation absurde et irrationnelle des choses, en se positionnant toujours par rapport à une norme, un système de valeur. Qu’adviendrait-il si le grotesque, outrancier et absurde, devenait cette même norme ? Dans ce cas de figure, toute personne censée serait perçue comme folle. C’est cela, Brazil. Un monde où la raison déraille complètement, où le raisonnable et le rationnel ne peuvent s’incarner que comme des synonymes d’ « ordre » et d’ « aliénation ». Un monde où le système vaut pour lui-même, et n’inclut plus l’Homme comme une fin, mais comme un simple moyen, un rouage administratif d’une machine infernale ne pouvant être bousculée, alimentée par la décrépitude croissante de l’Humanité.

Brazil de Terry Gilliam
Là où l’absurde provoquait le rire avec les Monty Python, il provoque désormais l’effroi avec Brazil. À l’image des visages déformés et vulgarisés par le désormais mythique objectif « Gilliam » (14 mm), le film est une aliénation constante de notre rapport au réel. Le possible envers monstrueux du monde est en fait montré comme son endroit, grimaçant une simple apparence de « normalité », laquelle est débordée de tous les côtés par la folie furieuse. C’est le regard perçant de Michael Palin, véritable boucher au service du Ministère de l’Information, ou bien encore les visages étirés des vieilles bourgeoises dépendantes à la chirurgie esthétique. Ce sont les casquettes démesurées des employés de l’Etat venus « réparer » (pour ne pas dire saccager) le chauffage chez Sam, ou enfin la pâtée pour chien faisant office de nourriture, et dont le nature ne peut être identifiée qu’à partir de l’étiquette plantée dans le plat.

La règle remplace la réflexion. La norme remplace l’intelligence. L’écran d’ordinateur remplace le ciel. Brazil, c’est le Formulaire devenu Constitution de l’Humanité.

Rêveries du bureaucrate solitaire

Face au cauchemar, ne restent que la rêverie et l’innocence du conte de fée. En un instant, Sam Lowry passe de petit bureaucrate aliéné à majestueux héros argenté, regardant de haut ces immeubles de dossiers classés et rangés, et volant parmi les nuages tandis que le soleil est au zénith. Ébloui par la beauté de sa dulcinée fantasmée, Sam est d’autant plus bouleversé lorsqu’il la croise dans le monde réel. Dès lors, le rêve devient réalité, et la grâce l’étendard d’une véritable rébellion romantique du héros à l’égard de l’Administration. Mais comme le dit la chanson : « (…) le mirage un beau jour, N’est plus qu’un point sur la grève, Adieu beau rêve, Adieu Brésil ! ».

Le statut de héros n’est qu’un fantasme, car il se construit sur l’existence de l’individu singulier. Or, Sam Lowry n’est personne. Il n’est qu’un rouage de l’Administration qui, s’il ne tourne plus, sera tout simplement jeté aux ordures et remplacé immédiatement. L’espoir succinct qu’il projetait dans le personnage de Harry Tuttle est réduit à néant. De fait, le chauffagiste est littéralement englouti par la paperasse, qui ne prend même pas la peine de laisser un cadavre. La logique est implacable, à l’image de celle du roman 1984 de George Orwell : dans un monde comme celui-ci, il n’y a pas de héros. Vous n’êtes personne, et quand bien même pourriez-vous vous réfugier dans la rêverie, elle finira bien un jour ou l’autre par être matée, comme tout le reste.

Brazil de Terry Gilliam
Brazil est un film désespéré. Une véritable mise en scène de la désillusion. Un pied de nez à l’industrie américaine de l’époque, qui voulait d’ailleurs changer la fin du film en un dénouement heureux. Un contre-sens absolu, qui vient néanmoins prouver que la société que dépeint Gilliam dans son film ne connaît pas une différence de nature par rapport aux nôtres, mais bien une différence de degré. Angoissant.




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