critique annihilation netflix

ANNIHILATION

Hypnotisant

Lena, biologiste, s’engage avec quatre autres scientifiques dans une mission périlleuse : étudier le « shimmer », un lieu tenu secret par les militaires duquel personne ne revient en vie.

Le Grand Ravissement.

Il y a dans l’hermétisme la reconnaissance d’une valeur trompeuse : la persévérance. À cette dernière, Alex Garland a dédié le cœur d’au moins deux de ses histoires, 28 jours plus tard et Sunshine. Elle était belle, cette persévérance, teintée d’espoirs, de courage, d’héroïsme et de drames évidemment, mais belle par essence. Et puis quelque chose s’est brisé. On ne saurait trop dire quoi, de notre point de vue de lecteur ou de spectateur, c’est selon, condamnés par l’art à déchiffrer la pensée d’un autre – en partant encore du postulat que celle-ci est personnelle. Qu’il ne s’agit pas d’une ruse, d’une mascarade : c’est probablement le cas, l’art se révélant toujours un mensonge admis.

Quelque chose s’est donc brisé dans l’art d’Alex Garland. Puisque nous ne sommes plus des enfants, il n’est pas ici question de soustraire la valeur par l’imperfection, mais de reconnaître l’imperfection comme valeur. Dans Ex Machina, l’humanité laisse place à l’artificialité, non dans un rapport absolu mais dans celui de son indistinctibilité. Ici, l’âme est de retour en cinq femmes, mais est-ce vraiment de spirituel ou de charnel dont il est ici question ? Poussons plus loin le raisonnement. Parlons de l’émotion, parlons de la réflexion, parlons de l’erreur, de la psyché, de la réalité, de la science. Parlons en mal, parlons en dans le contresens, mais parlons-en. Parlons-en pour ne pas avoir à parler du film.

Traiter Annihilation par une liste d’acteurs, par sa distribution, par Netflix, par sa trame scénaristique et même par la génération informatique de ses effets visuels, c’est déjà le déconstruire. D’autres le feront, d’autres le liront, d’autres commenceront ici pour fulminer plus bas. Ceux-là resteront hors du shimmer, puisqu’il est distinctement posé que ceux qui y entrent – et j’y suis entré – ne sauront plus communiquer avec ceux qui n’ont pas franchi la frontière.

PAR LE PRISME

« Par le prisme » est une expression idéale. Outre la prétention qu’elle donne aux auteurs roturiers, elle permet le nirvana de la réflexion : justifier tout et son contraire en manipulant à sa guise le contexte et l’environnement de ses arguments. « Par le prisme » est un outil divin qui divise le réel en vérités. Seule la lumière projetée donne sens à l’objet. J’utilise quasi-systématiquement « par le prisme » dans mes critiques. Alors, quand Annihilation entreprend d’y consacrer l’intégralité de son sujet, l’outil comme l’auteur rayonne. C’est précisément celui qu’Alex Garland utilise dans son processus d’adaptation : le réalisateur et scénariste reprend le premier livre éponyme de la saga du Southern Reach de Jeff VanderMeer « sans l’avoir relu, dans une vision rêvée du roman ». C’est sûrement le meilleur angle à adopter – quitte à adapter, autant s’enfoncer dans les méandres de ses mensonges pour en extraire son honnête vérité.

Le prisme, c’est aussi et avant tout celui de l’élément narratif principal d’Annihilation. Cette bulle de savon autour d’un phare dont le bucolisme charmant ne le prédestinait pas pour autant à devenir le centre de tous les bouleversements. L’Homme y est confronté au pire de ses cauchemars : l’absence totale d’information – équivalente, et le sentiment s’en fait de plus en plus fort dans nos sociétés, à l’absence de Dieu. Hier, sans vices, il était puni de la connaissance ; aujourd’hui, sans connaissances, il est puni de ses vices. Mais Dieu n’a que faire ici, dans le bouclier éthéré qu’on appelle shimmer autant qu’à l’extérieur. Plus encore, Dieu n’a que faire dans ce film. Quand la Science-Fiction file si vite entre les étoiles qu’elle se rêve souvent à aller rencontrer son Créateur, elle est ici teintée de l’égocentrisme du fantastique – voici mon moi et les mille facettes de mon moi.

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MORT DE L’ORGANIQUE

Des cordes. Bon Dieu, des cordes ! Pas de nappes infrabasses, de grandes envolées de frequences, de modulations LFO ou d’aberrations de compression. Annihilation s’ouvre sur des cordes, parle d’un couple, de l’absence, du deuil. La SF n’est pas antithétique au drame, au contraire, elle s’en nourrit si elle est bien façonnée. C’est une évidence, c’est même la recette de la réussite du genre, mais là où elle se distingue ici, c’est dans sa froideur et la persistance de son mensonge. La SF s’est tant employée à polir la poudre d’argent de son miroir pessimiste, à bâtir des villes, des cathédrales, des mondes et des univers à cette image dystopique du probablement pire qu’il en a parfois oublié les individus qui le composent. Ils sont alors grimés de l’héroïsme ou de la lâcheté, frappés du sceau de l’anonymat ou de l’action protagoniste. Annihilation rejoint ici Arrival dans une autre proposition : le probablement pire est enfermé dans un seul personnage, de l’apparence d’un parent mais hermétique comme une statistique. Un individu-monde dont la psyché est encapsulée dans cette jolie phrase engoncée entre quatre gags de Men In Black II et attribuée, cela lui va si bien, à Rosario Dawson : « quand elle pleure, il pleut ».

Hermétisme, persévérance : on les a introduit, on y revient. Les cordes résonnent encore. Cette fois, plus personne n’est dupe. Elles sont fausses. Elles respectent tous les accords, mais ne respectent pas leurs vérités. Elles nous mentent, se mentent à elles-mêmes. Annihilation est parcouru de toute son échine par le mensonge. Tous en sont conscients. Chacun y cherche un échappatoire. Lena est, peut être plus que les scientifiques pur jus (comprendre, issus de la rigueur militaire) qui l’accompagnent dans le shimmer, une académicienne. Elle ne cherche pas pour utiliser et subtiliser : elle recherche pour comprendre. Soit le paradigme idéal de la science, absolue, débarrassée de la politique, du doute, du subjectif. Ne pas se laisser prendre au jeu des sentiments. Ils sont faux. Intéressent peu. Le drame ne s’y joue pas. Si Lena perd son mari, de chair ou d’esprit, le deuil est superficiel. Comme un symbole, il est montré par le vide : par une maison vide, des chaises vides, des salles vides. L’autre existe si peu : Lena et Kane parlent, mais s’écoutent-ils seulement ? L’un espère de l’autre être la planète qui tourne autour du moi-soleil. Le moi, encore. Ce moi dont la science cherche à valider la réalité. Voilà donc ce que Lena recherche. L’équation quantifiable de son existence. On retrouve la formule, dans une autre déclinaison terminologique, chez la « constante » de Lost.

Tout est question d’échelle. Comme les structures humaines semblent simples face à l’infinie génie de la nature ; comme elles semblent complexes au regard d’un individu. Dans le shimmer, la première réalisation est fatale dans le plus grand des cas : c’est la rationalisation du relativisme. Hors soi, le monde est d’une infinie complexité, hors de portée de compréhension, mieux, hors d’ordre d’appréhension. Dans le monde de l’esprit, l’idée a déjà de quoi donner le vertige. Dans la bulle d’Annihilation, sa matérialisation physique provoque la folie et la mort, et donc l’auto-destruction, thème transversal et assez explicité par l’image et la narration pour ne pas y revenir ici. La mort par le feu et la mutation ou la survie par l’artificialisation. Ainsi périt l’organique, sous le glas de l’avènement du magnétique.

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IMMUABILITE DU MAGNÉTIQUE

Plongeons dans le reste. Le reste, il n’en reste pas beaucoup. Il faut dire que le peu d’Hommes qui s’y risquèrent furent des hommes. Pas n’importe quels hommes : les pires qui soient, les militaires. Pas étonnant qu’ils n’aient pas su franchir les premiers lisiers de bois et de dangers qui constituent le shimmer : le militaire est un homme simple, un homme d’action, un homme de commande et de réponse. La complexité, la norme déviée, sont acceptables si elles sont identifiées comme l’ennemi – si elles sont en lui, tout est perdu. Ainsi il finit en fleurs, s’il accepte son erreur, ou en os, s’il échoue forcément à la dompter, et à dompter celle des autres.

Amateurs d’électronique à particules, vous retrouverez bien vite les nappes infrabasses, les grandes envolées de fréquences, les modulations LFO et les aberrations de compression. Quel plaisir de retrouver, autour d’une composition jouant avec une surprenante douceur le jeu de l’organique et du magnétique de Ben Salisbury et Geoff Barrow (déjà à l’oeuvre sur Ex Machina), le formidable « The Mark » de Moderat dans un album qui, à la réécoute, colle si bien à Annihilation que deux de ses plus beaux titres, « Let In The Light » et « Therapy », épousent le film de titre et de mélodie. Voilà pour le son. Il est plus que témoin : il est le moteur d’une formidable morale. Celle que la recomposition, et donc l’artificiel, est le seul remède à nos maux. La proposition est alléchante : la seule issue morale de l’humanité, c’est l’inhumanité. Une certaine idée de la transcendance, presque romantique, désabusée de son passé mais pas de ses idéaux. Tant que l’on croit, on survit, dans une réinterprétation de la foi. La foi en Dieu est la corruption de la compréhension ; la foi en soi est la promesse d’une évolution. On peut supposer que c’est peut être là, parmi toutes les idées qui foisonnent en Annihilation, celles qu’on a détaillées et celles qu’on a manquées ici, le moteur qui a mû Garland sur la réalisation de ce film. On en retrouve les esquisses dans le personnage de Pinbacker dans Sunshine.

Ne reste plus qu’un obstacle entre soi et la vérité : soi. L’autre soi, tel que présenté dans le shimmer, est un miroir déformant et déformé, un calque grossier. C’est tout ce qu’il reste lorsqu’on a tout détruit. On en fait ce que l’on veut, tant que l’on fait quelque chose. Il y a cette fin, ouverte ou non suivant ce qu’on décide d’y projeter. Annihilation est assez malin pour laisser libre cours à l’expiation de l’extase ou du mépris de son spectateur : aucun critique, aucune critique, surtout pas celle-ci, ne se risquera d’en être le juge. Libre à tous de buter sur les briques manquantes de la narration, sur une image ou un effet qu’on ne saurait voir ainsi car on l’a trop vu autrement en nous. On traite ici encore une fois du rapport insupportable entre ce qui en dedans et ce qui est dehors : on ne commettra pas l’erreur de bafouer ce principe. À chacun de se projeter sur cette fin d’Annihilation et d’y engager son soi, son hors-soi et son autre soi. Tant qu’on en fait quelque chose.

La fiche

ANNIHILATION
Réalisé par Alex Garland
Avec Natalie Portman, Jennifer Jason Leigh, Gina Rodriguez…
Etats-Unis – Science-Fiction

Sortie : 12 mars 2018
Durée : 104 min




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2 Commentaires sur "ANNIHILATION"

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Julien
Invité
illisible, faut arrêter de jeter des mots impressionnants sur le papier pour se donner un genre, et travailler un peu plus le fond