Alma viva

ALMA VIVA

Comme chaque été, la petite Salomé retrouve le village familial, niché au creux des montagnes portugaises, le temps des vacances. Tandis que celles-ci commencent dans l’insouciance, sa grand-mère adorée meurt subitement. Alors que les adultes se déchirent au sujet des obsèques, Salomé est hantée par l’esprit de celle que l’on considérait comme une sorcière.

Critique du film

Chronique estivale saupoudrée de merveilleux, Alma viva est aussi une tragédie contemporaine. C’est encore une comédie familiale teintée de réalisme magique. Cristèle Alves Meira signe un premier long-métrage inclassable, étonnant de maîtrise, qui nous attrape comme un doux sortilège.

Métamorphose intérieure

Le son avant l’image, l’oreille avant l’oeil. Impossible de discerner si le film donne à entendre des rires ou des larmes. Façon de convoquer une hyper attention des sens, manière également de placer le récit à cheval entre le drame et la comédie. C’est l’été dans ce petit village du Portugal qui semble reprendre vie le temps des vacances. Salomé est comme chez elle dans la maison familiale, dans le village, à la fois entourée, aimée et libre comme l’air. C’est à sa hauteur que se place la réalisatrice, à travers ses yeux d’enfant que commence une chronique estivale. Il y a la tante et l’oncle restés au village, le cousin pot de colle, et la grand-mère, centre de gravité de la famille. Les parents de Salomé, eux, brillent par leur absence. Un deuxième oncle arrive de France avec sa voiture rutilante. Le temps des vacances, une mosaïque se recompose.

C’est une joyeuse et anodine partie de pêche à la rivière qui va réveiller démons et merveilles et faire basculer le film dans une tragi-comédie mystique. La grand-mère de Salomé meurt brutalement, empoisonnée par le poisson ingurgité, mais surtout victime d’un sort jeté par une rivale qui solde là des années de jalousie amoureuse. Le film poursuit alors deux fils narratifs, d’une part le déchirement de la famille, entre héritage et coût des funérailles, d’autre part, la métamorphose intérieure de Salomé. C’est toute l’originalité du film de réussir à faire tenir ensemble une approche anthropologique du réel et un sens du surnaturel.

Alma viva

Sorcellerie et anathèmes

Cristèle Alves Meira a tourné dans le village de sa famille maternelle, situé dans la région de Trás-os-Montes, au Nord-Est du Portugal. Les comédiens ne sont pas professionnels, critère essentiel à ses yeux pour garantir une forme de fidélité au lieu et à ses habitants (deux courts-métrages tournés dans le village ont servi de préparation à la troupe, il s’agissait pour les uns d’apprivoiser la caméra et pour les autres de s’imprégner de l’endroit, de sa lumière). La sorcellerie est une des traditions culturelles qui perdurent dans cette région comme dans beaucoup d’autres, que ce soit au Portugal ou ailleurs. Une force occulte qui se transmet entre générations, le plus souvent entre femmes. « Tu es comme moi, tu as le corps ouvert » dit la grand-mère à sa petite-fille en guise de transmission. Salomé ne comprend pas le message comme elle ne comprendra pas immédiatement les forces occultes qui désormais l’habitent.

Les agissements nocturnes de Salomé secouent le village tout entier. Ces scènes font l’objet d’un traitement tout en suggestion, l’équilibre du film étant précieusement préservé. Le naturalisme des premières séquences évolue par petites touches, à mesure que le récit injecte des éléments surnaturels, en douceur, sans tapage. On doit cette parfaite cohérence à la superbe photo du maître portugais de la lumière Rui Poças, chef opérateur, entre autres, de deux merveilles : Tabou de Miguel Gomes et Zama de Lucrecia Martel. Paniqués, les voisins ne tardent pas à frapper la famille d’anathèmes et à la conjurer d’organiser les funérailles qui tardent à cause d’un enfant éloigné. La famille, ce fragile édifice, tout aussi prompt à se lézarder en interne (hilarantes et triviales scènes de dispute autour de la dépouille) qu’à faire corps face aux menaces extérieures.

Alma viva

Tôt ou tard, toute femme indépendante…

Les clans, au sein de la famille, se dessinent autour de deux fractures. Les exilés contre les résidants au long cours, et les femmes non pas contre mais devant les hommes (forts en gueule mais incapables d’assumer la moindre responsabilité). Il faudra toute la sagesse de Salomé, que cet été agité semble définitivement éloigner des insouciantes rives de l’enfance, pour rassembler les esprits (le film joue avec la polysémie du terme).

Le film peut alors se conclure suivant les codes de la tragédie qu’il a déjà semé en route (l’orchestre en guise de choeur antique, les oracles proférés par l’oncle aveugle…), célébrant les noces du mythe et du contemporain. Alors que la région est en proie à un terrible incendie, la pluie fait son apparition, à la fois rideau théâtral et douche providentielle.

« Il y a des villages qui ont un goût de malheur. On les reconnaît dès que l’on avale un peu de leur air usé et stagnant, aussi appauvri et sec que la vieillesse ». Une phrase tirée du roman Pedro Páramo du romancier mexicain Juan Rulfo, un des fleurons d’un genre littéraire, le réalisme magique, qui a rarement trouvé au cinéma transposition aussi éloquente qu’avec ce film. Cristèle Alves Meira rejoint, dès son premier long-métrage, des grandes sœurs de cinéma aussi prestigieuses qu’Alice Rohrwacher, ou la déjà citée Lucrecia Martel, avec lesquelles elle partage un regard subtilement décalé sur le contemporain, fantasmagorique et subversif. « Tôt ou tard, toute femme indépendante se fait traiter de sorcière » proclame l’oncle pythie, celui qui faute de voir, ressent. Le coeur avant l’oeil.

Bande-annonce

12 avril 2023De Cristel Alves Meira, avec Lua Michel, Ana Padrão et Jacqueline Corado


Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2022