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CARTE BLANCHE | À BOUT DE COURSE

Carte blanche est notre nouveau rendez-vous bi-mensuel pour tous les cinéphiles du web. Deux fois par mois, Le Bleu du Miroir accueille un invité qui se penche sur un grand classique du cinéma, reconnu ou méconnu. Pour cette troisième occurence, nous avons choisi de tendre la plume à Lucas, fondateur du site La Barberousse du cinéma et contributeur pour CineComCa… Profitant de cette tribune, il se penche sur un film tardivement réhabilité, le mémorable À bout de course de Sidney Lumet.

Carte blanche à… Lucas G.

J’aimerais profiter de cette carte blanche pour vous parler de l’immense Sidney Lumet dont on oublie de faire mention lorsque l’on évoque les grands réalisateurs de la deuxième moitié du 20ème siècle. À tort moins mis en avant par les médias que ses pairs (Scorsese, Coppola, De Palma, Spielberg, Lucas, Altman) desquels il se démarque, il n’en demeure pas moins un réalisateur essentiel.

Le cas Lumet.

Individu à l’itinéraire passionnant, d’abord écrivain pour le théâtre, sa passion, il fit ses premières armes à la télévision où il gagna son style efficace et direct. Milieu pour lequel il continua à travailler même après sa reconnaissance au cinéma. Preuve de sa grande polyvalence il monta de nombreuses pièces de théâtre, qu’il adaptera au cinéma pour certaines. Riche de plus de quarante films, la filmographie de Lumet comporte quelques films mineurs face à une pléiade de grands films, dont la plupart prennent place dans la ville de New-York qui l’a vu grandir, comme Serpico, Un Après-midi de Chien, Le Prince de New-York. Son chef-d’œuvre de premier film, le drame judiciaire 12 Hommes en colère dont l’empreinte du théâtre est bien présente et qui narre la délibération de jurés dont l’un d’entre eux, en proie aux doutes quant à la culpabilité de l’accusé, arrive à faire changer la majorité d’opinion, comporte déjà le grand thème de son travail : la confrontation d’un individu à un groupe, à une institution. Le film apparaît être le squelette de son œuvre, et l’annonciation de son combat pour l’éthique, voulant témoigner des injustices de son temps, né des constats du chaos de la crise de 1929.

Mais c’est loin du tumulte des années 70 et de ses grands succès que je souhaite me diriger pour vous parler d’un film qui tient une place à part dans la filmographie du réalisateur, À Bout de course, sorti en 1988 et ressorti en salle en 2009. Il aura fallu plus de vingt ans pour que le film ait enfin la reconnaissance qu’il mérite. Un film qui fait preuve d’une grande douceur, s’éloignant de la noirceur habituellement présente dans ses films, mais restant en parfait accord avec les préoccupations du réalisateur. Le film raconte l’histoire de la famille Pope, recherchée par le FBI, en cavale depuis que les parents Annie et Arthur aient blessé un homme à la suite d’une action contre la guerre au Vietnam. Renommée Manfield, elle s’installe dans une nouvelle ville et tente de se fondre dans le paysage tout en sachant que leur passage n’y sera qu’éphémère.

Lors du premier cours au lycée du fils ainé Danny, son professeur de musique remarque son don pour le piano et lui propose de venir jouer sur son Steinway chez lui. Il y rencontre sa fille Lorna dont il tombe amoureux. Son père M. Philips lui propose de passer une audition – pour rentrer à l’université de Juilliard – qu’il réussit. La mère de Danny tente de persuader son mari que c’est le mieux pour leur fils mais ce dernier refuse. Convaincu qu’ils ont été repérés, il décide de leur départ imminent. C’est en ces quelques mots que pourrait se résumer le film, qui permet au réalisateur de rester dans le sillon qu’il a creusé depuis ses débuts, mais déplace sa problématique éthique sur un terrain plus intimiste, la famille. Alors qu’ils ont su résister à toutes les menaces extérieures, que faire lorsque les fondations sur lesquels ils ont bâti leur vie sont remises en cause de l’intérieur ? Comment imposer à leur fils d’abandonner son bel avenir ?

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Construire un point de vue

Le film possède un point de départ des plus intéressants. Il évoque les activistes d’une gauche américaine appelée Weathermen. Le film distille des éléments de ce passé : les parents ont fait des choix et vivent avec les conséquences de ceux-ci et même si cela est injuste pour les enfants, ils ont appris à l’accepter. Durant le film, ils seront amenés à réévaluer ces décisions. Cependant, Lumet n’en fait pas son sujet principal. Car ce ne sont pas les activistes en eux-mêmes qui l’intéressent, quand bien même il souhaite mentionner leur militantisme anti-impérialiste et pacifiste ainsi que leur combat idéologique, mais bien leur rôle de parents. Il use de ce terreau politique, et de ce désenchantement des années 80 pour glisser les enjeux moraux et les questionnements humains sur le terrain de l’intime, afin de mieux plonger au fond de leur âme.

Bien vite, on se pose la question du genre que le film empreinte, alors que le road-movie des années 70 était à l’époque (de la sortie du film) plutôt passé de mode. Le contexte du film peut faire penser à un thriller politique, mais surtout à un mélange entre film de fugitifs et film de traque. Qualifié de « road-movie à l’arrêt » lors de sa sortie, la tension qui devrait se faire sentir dans un film de fugitifs est peu palpable dans le film – hormis l’apparition des fédéraux au début du film et l’annonce dans la presse du braquage d’une banque par Gus qui survient comme une piqure de rappel juste avant le dénouement. Le suspens se situe en interne, dans le conflit familial et l’inscription à l’université de Danny, tendant vers le drame et allant même jusqu’à prendre à contre-pied les codes du film de fugitif : dans sa recherche d’émancipation, le jeune Danny souhaite (enfin) trouver un point d’attache. Il est ici question de filmer l’accompagnement d’un essoufflement de cette fuite perpétuelle.

Nul besoin de connaître le contexte ou le côté biographique de l’histoire pour en saisir les enjeux et leur portée intemporelle et universelle. Il s’intéresse aux conséquences des faits passés sur la famille plutôt qu’aux possibles reproches qui pourraient être faits aux parents et met ce contexte ardent en arrière plan afin de se concentrer sur la relation des parents avec leurs deux garçons, Danny et Harry.

Ce qui intéresse Lumet est aussi ce qui intéresse les parents Pope : l’attachement de leur enfant au foyer. Tel un transfert, l’environnement familial est le lieu de la contestation de l’ordre établi. Lumet remet en cause une des plus grandes institutions, celle de la famille, tout en lui faisant une des plus belles déclarations d’amour qu’il soit. L’enjeu majeur du film devient ce lent changement lié au passage à l’âge adulte. Cette césure imminente entre les parents et les enfants est intensifiée par le contexte politique et de traque qui se trouve être une métaphore de leur situation. La scène finale prouve bien ce désir de faire prévaloir l’intensité des émotions familiales à celle de la romance et de l’intrigue policière.

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Mythique River

River Phoenix, comédien dont le talent irradie le film (comme dans tous ceux dans lesquels il a joué), représente bien cette nouvelle génération de comédiens revenue des idéaux de la génération précédente. Une véritable star, au sens propre, qui continue de briller bien longtemps après sa mort. Dans À Bout de course, son jeu singulier et extrêmement complexe – entre mutisme, concentration, flottement, lâché prise, intensité et absence – est parfaitement capté par la caméra de Lumet. Rien d’étonnant de la part d’un réalisateur qui est monté sur les planches dés l’âge de quatre ans mettant au centre de ses films la direction d’acteur et les dialogues, donnant un fort sentiment de réalisme aux situations. Un mélange entre la notion du direct de l’art de la télévision et celle du théâtre pour son respect du texte et du jeu. Une vérité de chaque instant.

Dés les premiers plans du film, qui s’ouvre sur son personnage, une gêne se fait sentir à la vue de ce jeune et beau sportif qui affiche pourtant un regard grave. Cette figure convoque forcément celle du jeune rebelle à la James Dean – qui apparaîtra même sur un poster de la chambre de Lorna. Notons que ce poster est néanmoins recouvert par une autre illustre icône du cinéma, Charlie Chaplin. Le personnage de Danny empreinte beaucoup au cinéma muet, dans sa tristesse et l’expression feinte de la joie, simulant la normalité, forcé de mentir à son entourage afin de dissimuler sa véritable identité. Ce comportement amène une certaine schizophrénie à son personnage, caractérisé par ses lunettes qu’il met et retire sans cesse, et le fait à plusieurs reprises de se comporter comme un voleur – sa façon d’entrer chez les Philips sans y être autorisé ou lorsqu’il utilise la fenêtre pour ses allées et venues, escaladant l’arbre qui y mène. C’est cet art de la dérobade qu’incarne si bien River Phoenix, tout en nuance et sensibilité, physiquement ou par son regard fuyant, le rendant insaisissable.

Passion et adolescence

La musique et son don pour le piano canalisent Danny. Cet art est montré comme un instrument de liberté qui lui permet une ouverture sur les autres, et la plupart des contacts avec l’extérieur se font via la musique (salle de classe, concerto, audition). Elle devient vecteur de sentiments, comme dans cette belle scène où Annie Pope rentre dans une salle de classe où son fils répète, se mettant en danger puisque s’exposant, et commence à jouer avec lui plutôt que d’user de la parole pour lui faire par de ses émotions. Une scène forte puisque c’est d’elle que lui vient cette passion qu’elle fit naître en lui confiant son synthétiseur (offert par son propre père) et lui apprenant à en jouer. Si l’opposition classique et moderne (la mère écoute du classique sur la radio et le père mentionne le rock) existe, elle est aussi en complémentarité lorsque Danny mêle ces deux influences lors de son premier cours. La musique est étroitement liée à la parole, comme nous le prouve cette scène où toute la famille, y compris Lorna, danse sur une chanson de James Taylor. Elle devient l’expression parfaite des émotions tandis que l’espace familial devient alors un lieu de communion où les personnages se sentent bien et redeviennent une famille lambda.

Cette séquence montre aussi pourquoi Lumet a eu raison de ne pas choisir de grande vedette pour son film, offrant une plus forte proximité avec ses protagonistes. Tous les comédiens sont parfaits : du père sévère par nécessité (Judd Hirsch) à la copine de Danny (Martha Plimpton) en passant par la mère inquiète toute en retenue (Christine Lahti). La justesse du jeu et des dialogues et la mise en scène subtile permettent à À bout de course de ne jamais tomber dans le piège des émotions surfaites.

Mise en scène d’un personnage pour sa passion et relation d’un adolescent avec sa famille sont deux éléments qui constituent le cinéma de l’adolescence. Mais le réalisateur évite les clichés du jeune rebelle et violent, et le rend très respectueux de l’autorité paternelle. Même s’il essaie de s’y opposer lorsque ce dernier annonce leur départ. Il ne verse pas dans la surenchère et pose un regard particulièrement tendre sur cet âge dont le traitement est délicat et évite tous les pièges dans lesquels il aurait pu tomber. Il déroge du schéma classique du film adolescent par l’absence d’une « bande » qui prend la forme ici de la bande familiale. Une autre belle scène montre ce désamorçage en règle des codes inhérents au genre après que Danny ait couché avec Lorna, il rentre chez lui et partage un moment affectueux avec son père avant de se coucher, alors que l’on aurait pu s’attendre à des réprimandes. Malgré tout, Danny cherche à rompre cette filiation en estimant avoir trouvé un point d’ancrage idéal et cesser la fuite. Car le film se présente comme un film sur l’émancipation, et trois hommes font figure de père pour Danny, son vrai père, son père spirituel M. Philips, et son grand-père maternel (présent dans une des plus belles scène du film), potentiel futur père de substitution. Trois hommes pour trois représentants de la transmission d’héritage divergents.

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Entre-deux

La sensation d’entre deux mondes de Danny est finement retranscrite par une mise en scène au cordeau. L’intérieur de la maison temporaire des Pope possède une dimension à la fois protectrice et asphyxiante. En changeant minutieusement sa caméra de place, il arrive à éviter cette lassitude qu’aurait pu provoquer la scénographie dans un espace si restreint. La maison est le seul endroit où tous les membres de la famille prennent place tous ensemble dans un même plan. Mais lorsque Danny y est filmé seul, il se retrouve enfermé dans des cadres serrés qui semblent l’emprisonner. Un lieu assez sombre, peu propice aux confessions intimes. Il revêt une dimension carcérale comme pour ce plan où Danny écoute ses parents à travers le mur, allongé sous la couette qui semble faire figure de camisole de force. Ce plan peut aussi être interprété comme la chrysalide d’un papillon qui amorce donc la mû de son personnage.

À l’inverse les plans de Danny en extérieur sont beaucoup plus larges et lumineux dans leur ensemble, que ce soit en plein air ou à l’extérieur du foyer, comme dans la salle de classe. Ou lorsqu’il semble camouflé par l’obscurité lors de la balade dans les bois avec Lorna et libéré dés qu’ils en sortent. Cette mise en scène, qui alterne entre séquences d’intérieur et d’extérieur, renvoie au dilemme qui l’habite, au côté double du personnage. Un plan, à la composition impressionniste sublime, illustre très bien cette notion : après son passage chez Lorna, lui ayant pris au passage son canotier, Danny s’assoit pensif au bord de l’eau, dans l’ombre, mais l’arrière du plan est ouvert à la lumière. Signe avant coureur de son évolution.

L’ensemble est serti d’une narration remarquable, propice au déroulement des sujets. Elle prend la forme d’une boucle, un cercle. Un récit marqué au début et à la fin par ses scènes de fuites, donnant l’impression d’un perpétuel recommencement. Le film prend place dans cette dilatation du temps créé entre deux départs qui oublie toute pression pour se concentrer sur ce qu’il a à nous dire, à nous faire ressentir. Les membres de la famille, comme enchainés les uns aux autres, n’ont d’autres pensées que celles de l’émancipation. Parfois souhaitée, Danny quant à ses parents et inversement sur le tard. Ou subie et violente, à travers Arthur Pope et l’annonce du décès de sa mère ou les retrouvailles, 15 ans après, entre Annie Pope et son père. Lassé par ces constantes ruptures, et en quête d’individualité, Danny va tenter de sortir de cette boucle qui va se transformer de cercle vicieux en cercle vertueux, à l’image de cette voiture qui tourne en rond autour de lui pour finalement le briser et reprendre la route, enfin. Dans ce mouvement perpétuel, le seul moyen d’en sortir est de rester à l’arrêt, de cesser de courir.

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Passionnant et porté par des acteurs géniaux, À Bout de course se situe à mille lieux des clichés existants sur les activistes et l’adolescence. Sur ces sujets, le film atteint une profondeur rarement égalée. Le point de vue adopté, si cher à Lumet, permet de lier entre eux des éléments trop souvent dissociés : l’engagement et la vie privée. En son cœur, le noyau familial, institution sacrée, se retrouve en proie aux doutes, devenant ainsi un véritable laboratoire de notre liaison émotionnelle au monde. Tant de qualités qui font d’À Bout de course un véritable bijou, nous laissant un profond sentiment de libération et de mélancolie quand survient la fin. Un film au souffle poétique brûlant d’émotions.

Lucas G. 

La fiche

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À BOUT DE COURSE
Réalisé par Sidney Lumet
Avec River Phoenix, Christine Lahti, Judd Hirsch, Steven Hill, Lynne Thigpen, Michael Boatman…
Etats-Unis – Drame
Sortie en salle : 26 Octobre 1988 – Reprise : 22 Avril 2009
Durée : 115 min




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