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LES LAPINS TROIS-OREILLES

Dans un royaume, au Moyen-Âge. Pour libérer une princesse du joug tyrannique d’un Régent, un garçon devra surmonter l’infernale épreuve des Lapins Trois-Oreilles, créatures multicolores et mélomanes dont on peut obtenir beaucoup pour peu. 

Le travail de Michel Ocelot s’étend volontiers à travers les formats : du métrage long au film court, de la compilation d’histoires au récit étoffé, de la télévision aux salles obscures, le mode d’incarnation importe peu tant que l’histoire est juste. La réalisation d’un court-métrage d’animation destiné à être projeté à 360° dans les planétariums se comprend ainsi comme une étape supplémentaire dans une filmographie nomade ; et le caractère marginal du projet vient plutôt du fait d’avoir été confié à un réalisateur reconnu, au style largement identifiable. Mais que fait ce dispositif – écran sphérique, champ de vision élargi – au  système de représentation bien établi d’Ocelot ?

D’abord, il en révèle les lignes et le caractère vertical : les perspectives fuyantes sont amorcées autant par les cadrages spécifiques (les contre-plongées au pied du château) que par la frontalité ordinaire de ses prises de vues (le cadrage de profil d’une conversation près de la rivière souligne discrètement son cheminement courbe dans l’image). Afin peut-être de ne pas déformer les traits d’un visage vu de trop près, le point de vue reste sagement à mi-distance, et la raideur habituelle des personnages comme des environnements (les arbres hauts, réguliers et identiques inspirés du Douanier Rousseau) prend des inflexions nouvelles, comme aspirée partiellement vers un point de fuite mis en valeur par la composition : le sommet pointu des tours, le petit cercle ouvrant sur la clarté du ciel dans la clairière. Les marionnettes numériques qui portent le récit paraissent ainsi sortir à quelques reprises de leur espace idéal en deux dimensions pour entrer dans une zone plus indéterminée, située entre un imaginaire du pictural et un espace en trois dimensions plus conventionnel.

Les lapins trois-oreilles

Cela amorce un second mouvement : le dispositif des Lapins Trois-Oreilles convoque une idée d’émerveillement. Le hall du palais, systématiquement introduit par un plan en contre-plongée, s’appuie sur une ligne de perspective oblique pour mettre en valeur ses ornements et son opulence. Plus dépouillé, l’espace de la clairière est quant à lui investi par les fameux lapins, dont les couleurs arc-en-ciel les font apparaître dans les replis du feuillage comme de précieux bijoux éparpillés. L’idée du trésor caché dans la nature, déjà au centre de l’intrigue avec les baies dorées que le héros doit récupérer, est reconduite par la scène de contemplation du ciel étoilé, où l’expérience première du planétarium est mise en abyme, recadrée dans un contexte fictionnel. L’enjeu est peut-être de rediriger l’idée du spectaculaire vers un horizon qui convient à la fois à l’éthique et la poétique du cinéma d’Ocelot : pas dans l’effet visuel visant à faire tourner la tête du spectateur – la mise en scène se tient à une certaine réserve formelle, ne s’autorisant l’effet du travelling que deux fois – mais dans la contemplation de ce qui est naturel, de ce qui nous entoure.

Cela dessine, dans le même mouvement, la principale faiblesse du court-métrage : un récit fermement enraciné au sol, et un peu trop sûr de ses effets scénaristiques. L’imaginaire du conte se limite aux figures les plus ressassées – le bel étranger, la princesse à secourir, le régent cupide, qui ne sont d’ailleurs nommés que par leur fonction – et conduit le film à dérouler ses péripéties avec une grande paresse, sans trouver de gradation suffisante dans les tâches que doit accomplir le héros. Au sein d’un champ de vue totalement ouvert, Les Lapins Trois-Oreilles trace ainsi le périmètre d’un imaginaire particulièrement restreint

Le film réalise, un peu tard, que le changement du dispositif de projection pouvait amener une rupture nette dans sa représentation, plutôt que de petites inflexions. Une scène de danse conclut le récit, naissant dans un tournoiement de pétales qui emplit le cadre de manière emphatique et libre ; tandis que la musique troque rapidement les instruments classiques du Moyen-Âge pour des sonorités complètement anachroniques. Unique moment où le centre de l’image se perd, où la musique prend le pas sur le goût du verbe : l’espace visuel et sonore du planétarium permettent enfin un envol.

Depuis le 10 février 2026 au planétarium de la Cité des sciences et de l’industrie (Paris 19e) et en rotation dans les planetariums de France.


17 février 2025