HASAN HADI | Interview
Présenté à Cannes en 2025 où il a remporté la Caméra d’Or, Le gâteau du président marque l’arrivée d’une voix majeure du cinéma irakien contemporain. À l’occasion de la sortie prochaine du film dans les salles françaises, son réalisateur Hasan Hadi était de passage à Paris. À travers le regard d’une enfant confrontée aux sanctions internationales et à l’omniprésence d’un pouvoir invisible, il livre un récit à hauteur humaine, entre fable et réalisme, où la violence se glisse dans l’attente, le silence et l’ordinaire. Dans cet entretien, le cinéaste revient sur la genèse profondément intime du film, son rapport à la mémoire, à l’enfance, à l’humour comme forme de résistance, et interroge la responsabilité collective face aux tragédies que le monde choisit de ne pas voir.
Revenons sur le point de départ du film. S’agit-il d’un souvenir personnel, d’images qui vous sont revenues, ou plutôt du désir de raconter une part silencieuse de l’histoire contemporaine ?
Hasan Hadi : Cette période n’a jamais été représentée au cinéma, pourtant c’est l’une des plus marquantes en Irak. Les sanctions ont duré 15 ans, et le fait que personne n’ait exploré cette époque cinématographiquement était surprenant. C’est pourquoi le film est aussi devenu très émotionnel pour le public et la communauté en Irak, parce qu’enfin quelqu’un montre ce qui nous est arrivé pendant cette période, quelqu’un donne de l’espace à nos voix. Nous souffrons encore de l’impact de cette période.
L’une des choses dont nous souffrons encore, particulièrement dans le système politique, c’est la corruption. Ce cycle de corruption a commencé avec les sanctions. C’était une époque où l’Irak était presque comme un trou noir. Personne ne savait exactement ce qui se passait. La communauté internationale nous a boycottés, et avec un régime brutal qui nous séparait aussi du monde, le pont qui nous permettait d’exprimer nos préoccupations, nos tragédies au monde extérieur, n’existait plus.
Ce que vous dites rappelle la situation actuelle en Iran et dans d’autres pays de la région, avec cette même logique d’isolement…
Maintenant ils coupent internet. Personne ne sait ce qui se passe. Le régime brutal maintient le silence.
Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire du point de vue d’une enfant ? Comment avez-vous trouvé cet équilibre entre naturalisme et poésie, sans nostalgie ni misérabilisme, notamment dans la direction des jeunes comédien·ne·s ?
C’est quelque chose dont vous devez être conscient pendant le processus d’écriture, le casting, la production, et même la post-production. Vous voulez créer cet équilibre délicat entre naturalisme, réalisme, pour parvenir à une sorte de fable. Ça vient surtout de vos instincts. Vous le sentez : ce n’est pas la bonne façon que ça peut arriver, ou ça n’atterrit pas de la bonne manière. C’est un mélange d’instinct et de préparation.

Hasan Hadi pour Le Bleu du Miroir © Thomas Laisné
Cette perspective enfantine était-elle aussi une façon de montrer comment le pouvoir opère avant même d’être nommé ? Un enfant voit la violence, la ressent, mais ne peut pas lui donner un nom.
J’étais un enfant à cette époque, donc pour moi c’était important. Mais surtout, je ne voulais pas faire un film de propagande. Il était donc important pour moi de montrer tout de la manière la plus objective possible. Et quelle perspective est meilleure pour raconter cela que celle des enfants ? Ils ne sont pas biaisés, ils ne sont pas politiques, ils n’ont pas d’agenda, et ils voient le monde sans filtres. Je voulais montrer les choses auxquelles les enfants ont été soumis : le traumatisme, la misère, la lutte. Cela illustre aussi avec quoi nous avons affaire maintenant, nous sommes une génération qui a traversé tant de traumatismes. C’est une façon de montrer ce qui s’est passé et ce qui va se passer.
Les enfants ne sont pas biaisés, ils ne sont pas politiques, ils n’ont pas d’agenda. Ils voient le monde sans filtres.
Le Président n’apparaît jamais à l’écran. Il est dans le titre, mais reste invisible. Pourtant sa présence est omniprésente. Qu’est-ce que cette absence apporte à la représentation du pouvoir ?
On le voit dans la dernière scène du film, le jour de l’anniversaire. Mais même s’il était absent physiquement, on pouvait le sentir surplomber nos personnages. C’était comme ça en Irak aussi. Je voyais son portrait ou quelque chose qui me le rappelait dès que je quittais la maison. Parfois avant même de partir, partout où vous alliez. Dans la rue, dans la cour d’école, dans la salle de classe, dans les livres. Chaque élément de votre vie était incorporé avec lui. Il voulait que nous sentions sa présence partout. Comme s’il voulait transmettre qu’il était un dieu. Il a réussi dans une large mesure à créer cette paranoïa chez les gens, qu’il est partout, qu’il peut tout écouter. C’est ce que j’ai essayé de faire à travers le film.
Mais il y a aussi la réalité. Big Brother vous regardait. Quand le régime est tombé, il a été rapporté qu’environ 40 millions de statues, photos, images, portraits de Saddam existaient. Cela fait environ deux ou trois images de Saddam par citoyen irakien. Le film fait ça en ayant ses portraits en arrière-plan.
Comme la présence du président, la violence n’est jamais frontale dans le film. Elle apparaît dans l’attente, l’humiliation, l’obéissance. Était-ce important de dépeindre une violence systémique plutôt que spectaculaire ?
C’est un film violent, mais je ne pense pas qu’un film violent ait besoin de montrer du sang. Nous ressentons la présence de la violence à l’écran et hors de l’écran, même au niveau du design sonore. Nous avons pris des éléments de vrais sons en Irak dans les années 1990 et les avons mis dans le film. On entend toujours le grondement de la guerre. Même les feux d’artifice que vous entendez dans le film, censés être festifs, sonnent comme des roquettes, des balles. Ça rappelle les fronts de guerre. C’est la perspective que la petite fille a de ces sons.
La violence sexuelle contre les enfants, souvent invisibilisée dans les récits de guerre, trouve une place dans le film…
Les premières victimes sont généralement les enfants et les femmes. Les premières personnes à être marginalisées sont aussi les enfants et les femmes. Malheureusement, c’est une tragédie que nous affrontons à chaque fois. Cette fois, je voulais faire un film sur les Irakiens ordinaires comme héros. Pas les soldats de guerre, pas les généraux, pas les pilotes, pas les conducteurs de chars, mais les Irakiens ordinaires qui doivent surmonter tant de choses juste pour survivre. Les héros de notre film sont une fille, une enfant, et Bibi, une grand-mère. Nous avons accompli cet objectif en les mettant sous les projecteurs comme les héros du film et de la société.

Hasan Hadi pour Le Bleu du Miroir © Thomas Laisné
En tant qu’homme, qu’est-ce qui vous a poussé à centrer le récit sur deux personnages féminins, une jeune fille et sa grand-mère ? Comment êtes-vous arrivé à ce choix ?
J’ai grandi dans une maison avec une forte présence féminine. Mon père était là, mais les hommes étaient soit au front, emprisonnés, torturés, ou avaient fui le pays. Même s’ils étaient là, vous voyiez vraiment la femme porter le poids. J’ai été témoin de première main de la lutte et de la misère qu’elles doivent traverser pour subvenir aux besoins de leur famille, dans une société patriarcale et très masculine. Elles sont déjà désavantagées. Pour moi, en tant qu’écrivain, c’était très intriguant de raconter l’histoire d’une petite fille faisant face à cette société toute seule. C’est une idée tellement combative. Et bien sûr, j’ai parlé avec des membres de ma famille, beaucoup de nos amies et collègues qui ont eu des expériences similaires.
Les sanctions ne sont pas des outils diplomatiques et inoffensifs comme beaucoup de gens l’imaginent. Cela peut être plus dangereux et plus destructeur que les bombardements. Une fois que vous détruisez la nature humaine, il faut plusieurs générations pour la restaurer.
Certains moments du film frôlent l’absurde, voire le burlesque, avec des références évidentes à certaines cinéastes comme Chaplin. Cet humour discret est-il une façon de survivre à l’oppression ou de la dépeindre plus véritablement ?
C’est une façon de survivre. L’humour et la comédie peuvent vous donner un aperçu d’espoir, une échappatoire, une certaine guérison aussi. Le rire peut être très guérisseur. Cela rend aussi le film ou les idées lourdes plus accessibles pour le public. C’est quelque chose avec quoi j’ai grandi parce que sinon comment pouvez-vous survivre ? Vous devez vraiment refroidir la douleur, refroidir la tragédie.
Beaucoup de gens dans le film minimisent leur situation. Comme le soldat qui a perdu la vue. Il trouve un moyen de s’en moquer parce que sinon c’est un chemin très sombre vers la dépression, le désespoir. C’est important d’apprécier un peu d’humour pendant la vie. C’est un chemin vers la résilience, une façon de résister aussi. Il n’y a pas de dictateur qui aime la comédie, parce qu’elle est justement un chemin pour la résilience et la résistance.
Les sanctions économiques sont au cœur de l’histoire, mais là encore perçues à travers les yeux d’un enfant. Était-ce un choix délibéré de montrer comment ces décisions géopolitiques affectent d’abord ceux qui n’ont aucun contrôle dessus ?
Il était important de montrer que les sanctions ne sont pas des outils diplomatiques et inoffensifs comme beaucoup de gens l’imaginent. J’espère que le film montre le côté sombre des sanctions : la pauvreté, l’échec du système de santé, le manque de médicaments, et comment cela impacte la société, comment cela démolit le tissu moral, social, l’éthique de la société et des individus. Cela peut être plus dangereux et plus destructeur que les bombardements, que la destruction physique.
Parce qu’une fois que vous détruisez la nature humaine, l’essence de l’humanité, pour la restaurer, il faut des années, sinon des décennies, sinon des générations, d’éducation, de croissance et de progrès. Les sanctions font ce genre de dommages, qui est très dangereux et parfois dépasse la destruction physique.
Avec les conflits actuels et les régimes qui tentent de réduire leurs populations au silence, où se trouve selon vous notre responsabilité collective ? Qu’aurait eu besoin la population irakienne de la part de la communauté internationale ?
C’est le silence de la communauté internationale, le silence des gens, le silence de tout le monde. Regardez l’histoire de l’humanité. Les choses les plus mauvaises sont arrivées parce qu’il y avait du silence. Pas parce qu’il y avait de l’objection, pas parce que les gens ont élevé leurs voix. Ce film parle de cela d’une manière très subtile. La prochaine fois que vous entendez parler de sanctions, de blocus, ce n’est pas comme si cela allait impacter seulement le président et sa famille. Cela va impacter les gens ordinaires qui n’ont rien à voir avec ce qui s’est passé. Ni avec la guerre, ni avec quoi que ce soit pour lequel ils sont sanctionnés.

Hasan Hadi pour Le Bleu du Miroir © Thomas Laisné
À cette époque nous étions sanctionnés si sévèrement qu’il y avait un boycott de la communauté internationale. Ce boycott a en fait aidé le régime de Saddam, parce qu’alors il n’y avait plus personne pour nous écouter. Nous criions dans le vide. Il est important de comprendre que nous devons venir avec des outils plus efficaces. Les sanctions ne peuvent pas être utilisées comme une punition collective générale. Utiliser les sanctions de cette manière montre l’échec de l’humanité à produire des outils plus efficaces et plus humains pour progresser en tant que civilisation.
Quelle a été la réception du film en Irak ? Avez-vous dû faire face à de la censure ou à des pressions ?
Nous n’avons pas eu de censure, pour être honnête. Mais à cause du manque de films en Irak, s’il y en avait plus, il y aurait plus de conversation sur la censure. Mais ça ne veut pas dire que nous sommes complètement libres. Nous avons encore des traditions et des normes avec lesquelles composer. Parfois vous essayez de pousser les frontières.
Globalement, l’Irak a progressé. C’est l’un des très rares moments où presque tous nos pays voisins sont en tourmente politique : Syrie, Iran, Liban. Et l’Irak est celui qui demande à tout le monde de se calmer, que ce n’est pas le moment d’avoir une guerre. Avant, l’Irak était toujours au milieu du conflit et engagé dans le conflit. Cela montre la maturité de la nation et le progrès que ce régime a fait, malgré tant de défauts dans le passé.
Si ce film devait être vu dans des années comme un témoignage plutôt qu’une fiction, que voudriez-vous qu’il dise sur cette époque et sur ceux qui l’ont vécue ?
Les vraies victimes ne sont pas les soldats de guerre, ne sont pas le président, ne sont pas sa famille, ce sont les gens ordinaires, les enfants, les femmes et les civils innocents. C’est un témoignage d’une époque où le silence était très fort. Un témoignage que la tragédie et le mal ne peuvent arriver qu’à travers le silence.
J’espère que les gens ne voient pas cela juste comme un film politique sur la guerre. C’est une histoire d’amour pendant la guerre, pendant les sanctions, pendant la dictature. C’est une histoire de premier amour, d’amour d’enfance. Et ces circonstances sont autour.
Propos recueillis à Paris en janvier 2026 (traduits et édités)
Remerciements : Hasan Hadi, Rachel B. et Julien V. © Photos de Thomas Laisné pour Le Bleu du Miroir






