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THE BIKERIDERS

Dans un bar de la ville, Kathy, jeune femme au tempérament bien trempé, croise Benny, qui vient d’intégrer la bande de motards des Vandals, et tombe aussitôt sous son charme. À l’image du pays tout entier, le gang, dirigé par l’énigmatique Johnny, évolue peu à peu… Alors que les motards accueillaient tous ceux qui avaient du mal à trouver leur place dans la société, les Vandals deviennent une bande de voyous sans vergogne. Benny devra alors choisir entre Kathy et sa loyauté envers le gang.

Critique du film

Huit années séparent Midnight special de The Bikeriders, le nouveau film de Jeff Nichols, une longue attente loin des grands festivals internationaux. Cette nouvelle histoire pleine d’americana a vu sa promotion se faire loin de l’Europe pour débarquer sur nos écrans juste avant l’été, comme une promesse de jours heureux et ensoleillés. C’est pourtant à un crépuscule que nous convoque Nichols, celui d’une génération d’hommes étasuniens qui avaient créé des structures associatives très masculines, comme des prolongements à un besoin de reconstruction post-Deuxième Guerre mondiale. Référencé, ambitieux et ample, le film tient sa proposition de cinéma dans ses personnages, incarnant une certaine idée du rêve américain, à côté de la société conservatrice des années 1950-60.

La première bonne idée de l’auteur est d’avoir choisi Jodie Comer comme narratrice de son histoire. Elle nous introduit dans cette communauté, et son regard étranger est parfait pour apprendre les codes inhérents à une société aussi fermée que celle de ces motards bagarreurs. Par son entremise, on découvre un milieu où les femmes ne sont que des trophées, au mieux, des proies dans les pires des cas, fait souligné par quelques scènes extrêmement angoissantes où Comer, ayant perdu de vue son compagnon, se voit devenir la cible de plusieurs hommes assoiffés de luxure. Cet élément viriliste, voire même phallocrate, est omniprésent dans le film : si on se trouve dans les marges du système capitaliste américain, on reste dans une normativité assumée d’un monde fait par les hommes et réglé par eux et leur seul plaisir.

Cette première description, avec la découverte des personnages principaux, est une réussite. Elle égratigne le romantisme lié traditionnellement à ce milieu, tel qu’on a pu le voir dépeint depuis Marlon Brando et L’Équipée sauvage (1953), ou chez Coppola avec Rusty James (1985). Crasseux, mal élevés, misogynes et violents, ces fantassins motorisés ne sont pas des héros, à un certain niveaux ils sont même présentés sous un jour plutôt pathétique. Comme le dit le personnage de Jodie Comer, seul leur chef, incarné par Tom Hardy, a une vie de famille et un « vrai » métier. Benny, magnifique Austin Butler aussi impressionnant en blond éthéré qu’en brun ténébreux dans Elvis, est lui l’emblème de cette génération.  Il est le Neal Cassady du groupe de la Beat Generation, le phare qui illumine tous les autres, celui que l’on suit, l’âme du mouvement. Il est intéressant de noter que c’est lorsqu’il « disparaît » de l’écran que le ton change, amorçant un autre visage de cette histoire.

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Il est bien question d’un changement générationnel dans The Bikeriders, voire d’une évolution du paradigme civilisationnel des Etats-Unis d’Amérique. La guerre du Viet-Nam, le retour de ses vétérans, et un début de crise économique systémique, ont raison des idéaux naïfs de ces groupes d’hommes, laissant la place à une folie née des conflits dévastateurs engagés par ce pays impérialiste, notamment en Extrème-Orient. Le cynisme prend la place du romantisme, et si cela se fait sans Benny, il montre de nouveaux visages moins charismatiques, plus interchangeables, et beaucoup plus violents. Si la brutalité existaient dans les rapports sociaux, elle se limitait plus à des bagarres de cours d’école, tenant plus au rite initiatique. Désormais on se trouve dans le registre de la grande délinquance, et le crime organisé prend la place de la camaraderie masculine.

Si l’on peut reprocher au film son rythme lancinant et une construction trop linéaire, cela permet malgré tout une grande cohérence dans le propos et une très bonne analyse de ces évolutions générationnelles. La transition décrite dans The Bikeriders annonce l’arrivée des années Reagan, cette période où le cynisme ultra libéral va écraser toute la société américaine, jetant dans la pauvreté et la délinquance toute une classe sociale sacrifiée sur l’autel du marché roi. Le motard des débuts du film a cédé la place à un alter ego plus jeune, mais aussi plus dangereux où il est moins question de passion et d’amitié que de créations de groupes factieux plus proche du grand banditisme que des clubs de sociabilité des origines.

Jeff Nichols offre deux rôles magnifiques à Austin Butler et Tom Hardyn chacun étant une facette différente d’un même phénomène, double constat d’une Amérique qui mute pour devenir un monstre incontrôlable et terrifiant.

Bande-annonce

19 juin 2024De Jeff Nichols, avec Austin ButlerJodie ComerTom Hardy




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