ORWELL : 2 + 2 = 5
1949. George Orwell termine ce qui sera son dernier mais plus important roman, 1984. ORWELL : 2+2=5 plonge dans les derniers mois de la vie d’Orwell et dans son œuvre visionnaire pour explorer les racines des concepts troublants qu’il a révélés au monde dans son chef-d’œuvre dystopique : le double discours, le crime par la pensée, la novlangue, le spectre omniprésent de Big Brother… des vérités sociopolitiques qui résonnent encore plus puissamment aujourd’hui.
Critique du film
« Une société devient totalitaire quand sa structure devient manifestement artificielle, c’est-à-dire lorsque sa classe dirigeante a perdu sa fonction, mais réussit à s’accrocher au pouvoir par la force ou la fraude. Mais pour être corrompu par le totalitarisme, il n’est pas nécessaire de vivre dans un pays totalitaire. »
Présenté à Cannes au printemps 2025 dans la section Cannes Première, Orwell: 2+2=5 n’avait rien d’un simple hommage littéraire. Presque un an plus tard, alors que le débat public semble chaque jour un peu plus saturé par les manipulations, les formules préfabriquées et les renversements sémantiques, le film de Raoul Peck apparaît comme une œuvre d’intervention plus qu’un documentaire pédagogique sur George Orwell, un geste de cinéma urgent qui interroge notre présent à la lumière de 1984.
L’altération continue
Peck ne cantonne jamais son propos aux Etats-Unis de Bush, Trump et ses MAGAs. Certes, les images de meetings, de chaînes d’info hystérisées ou de discours falsifiant le réel renvoient aux dérives étasuniennes. Mais le film trouve un écho tout aussi troublant en Europe, et particulièrement en France, où certains milliardaires élargissent leur emprise médiatique pour diffuser une idéologie réactionnaire qui déplace la fenêtre d’Overton vers des positions plus extrêmes. La concentration des médias aux mains de quelques milliardaires, la spectacularisation permanente de l’actualité, les polémiques artificielles et la manipulation galopante des réseaux sociaux interrogent le rapport à la vérité. Ainsi, les alertes répétées de journalistes indépendants sur la fabrique de l’information, la mise en scène des conflits ou l’usage stratégique du langage résonnent ici avec la notion orwellienne de « novlangue » : nommer autrement pour penser autrement, et finalement pour faire accepter l’inacceptable.

Plus effrayant que les bombes
Fidèle à son cinéma d’essai politique dans la lignée d’I Am Not Your Negro, Peck tisse un montage dense d’archives, d’images contemporaines et de textes d’Orwell, lus avec gravité par Damian Lewis (en version originale), et évite ainsi l’écueil du didactisme, non pour démontrer mais pour associer. Il laisse surgir les correspondances entre hier et aujourd’hui, entre propagande d’État et storytelling gouvernemental, entre censure brutale et brouillage algorithmique.
Si le film n’est pas exempt de défauts, sa dispersion narrative pouvant notamment atténuer l’impact de certains arguments, ce qui frappe néanmoins, c’est l’actualité brûlante du constat : la vérité ne disparaît pas d’un coup, elle est diluée, déformée, remodelée sans cesse pour convenir à la classe dirigeante contrôlée par les oligarques — « des parasites moins utiles à la société que les puces à un chien ». Que dire de l’état de nos démocraties quand les médias, censés contrôler les abus politiques, ne le font plus et, bien au contraire, les cautionnent et en font partie ? Que se passe-t-il quand les gouvernant·e·s ne cessent de mentir, quand la communication a corrompu le langage, à force de nier, taire ce qui est vrai ou ne pas faire ce qui est déclaré ?
Dépassant l’analyse littéraire pour devenir un acte de vigilance démocratique, Orwell : 2+2=5 ne prétend pas résoudre la crise du réel, il nous rappelle simplement qu’elle est en cours et qu’il est encore temps d’y résister. Entre œuvre testamentaire et cri d’alerte, le film de Raoul Peck assume pleinement sa dimension politique, quitte à ébranler la doxa médiatique — preuve qu’il touche là où ça fait mal. Nous ne vivons plus en démocratie, mais en logocratie.
Bande-annonce
25 février 2026 – De Raoul Peck






