LA GUERRE DES PRIX
Audrey, cheffe de rayon dans un supermarché de province, est promue au siège d’une centrale d’achat de la grande distribution. Défendant une vision éthique du commerce, fondée sur le bio et les circuits courts, elle se retrouve confrontée à un système économique brutal, où les idéaux se heurtent aux impératifs de rentabilité. Pris dans cet engrenage, son engagement personnel et familial vacille peu à peu.
Critique du film
Peut-être que chaque époque apporte son lot de pessimisme. Peut-être que le manque d’espoir en l’avenir est progressif et que, plus l’horloge tourne, plus le ciel semble s’assombrir. Ce pessimisme ambiant n’a jamais épargné le cinéma, puisque filmer consiste parfois à tendre un miroir du monde à lui-même. Le monde est sombre, mais nous ne sommes pas seuls à le voir tel quel. Ainsi, si le film ne nous rend pas forcément plus optimistes, il nous console au moins d’un constat : ce désenchantement est partagé.
Entre la fin de l’année 2025 et ce début d’année 2026, plusieurs œuvres ont cherché, chacune à leur manière, à représenter la perte d’un idéal salvateur. Dossier 137, Deux procureurs, Le Mage du Kremlin et désormais La Guerre des Prix mettent en scène des personnages désolés face à leur environnement. De la Russie de Staline à la France des Gilets jaunes, tous montrent des individus qui s’épuisent à tenter de réformer des systèmes injustes, tyranniques ou aliénants.
Système à bout de souffle
Pour son premier long-métrage, Anthony Dechaux — aperçu devant la caméra dans Le Bureau des Légendes et Les Hommes de l’ombre — transpose cette fascination pour les coulisses du pouvoir à un univers rarement exploré : celui des centrales d’achat de la grande distribution. Ana Girardot y incarne Audrey, cheffe de rayon dans un supermarché normand, dont l’engagement en faveur du bio et des circuits courts convainc sa hiérarchie de la promouvoir à Paris, afin de porter ce combat à une échelle plus vaste.
Sur le papier, le film n’a rien de radicalement inédit. Une provinciale rejoint la capitale, tel un poisson rouge quittant son bocal pour nager parmi les requins ; ses convictions, héritées de son milieu agricole, sont mises à l’épreuve par un environnement corporatiste et par une relation amoureuse avec un homme incarnant tout ce qu’elle rejetait jusque-là. Mais La Guerre des Prix évite intelligemment de faire de cette romance le seul lieu de l’opposition politique. Le film préfère la nuance, laissant cohabiter contradictions et compromis, sans jamais réduire son propos à une simple trajectoire sentimentale.
Anthony Dechaux connaît manifestement bien le monde de l’entreprise, et cela transparaît à l’écran. Derrière les bureaux aseptisés et les costumes parfaitement repassés, l’entreprise apparaît comme un espace de tensions, de débordements et d’abus. Les négociations entre centrales d’achat et producteurs agroalimentaires sont filmées dans toute leur brutalité, alors même qu’elles se réclament d’une intention vertueuse : proposer des produits bio à des prix accessibles. Mais ces impératifs économiques se répercutent violemment sur les agriculteurs, dont les marges s’effritent, parfois jusqu’à disparaître.
Ligne de crête
Ces enjeux sortent alors de l’abstraction pour s’incarner dans la figure du frère d’Audrey. Son désespoir face à l’avenir finit par contaminer l’équilibre familial et précipite un geste de transgression : Audrey tente d’utiliser sa position pour lui offrir un avantage commercial. Comme dans les films évoqués plus haut, le système se révèle cependant trop vaste et trop féroce pour être infléchi par un seul individu.
Évoluant sur une ligne de crête entre film engagé et film de sujet, La Guerre des Prix fascine autant qu’il informe. Ce premier long-métrage dessine les bases d’un cinéma à la fois politique et incarné, mêlant clarté du propos, tension narrative et intelligence de mise en scène. Anthony Dechaux confiait craindre que le film perde de sa pertinence entre le tournage et sa sortie. C’est tout l’inverse : La Guerre des Prix résonne aujourd’hui bien au-delà de son thème, en capturant un sentiment de désenchantement largement partagé.
Bande-annonce
18 mars 2026 – D’Anthony Dechaux






