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GOUROU

Mathieu, alias “Coach Mat”, est une star du développement personnel. À travers conférences spectaculaires et vidéos virales, il promet à ses adeptes réussite, bien-être et accomplissement de soi. Mais derrière ce discours fédérateur se cache un système d’emprise redoutable, où manipulation psychologique et mise en scène du collectif servent avant tout les ambitions d’un homme prêt à tout pour étendre son pouvoir.

Critique du film

Six mois à peine séparent la sortie des deux derniers films de Yann Gozlan. En deux ans, c’est même la troisième fois que son nom apparaît au générique d’un long-métrage. Depuis Visions, le réalisateur enchaîne les projets à un rythme effréné, misant sur des concepts accrocheurs et une technicité souvent irréprochable, parfois au prix d’une écriture plus bancale — comme le traitement des dangers de l’IA dans Dalloway. Pour Gourou, il retrouve Pierre Niney, à la fois devant la caméra et à la co-production, un atout qui ne pouvait que rappeler le succès artistique et public de Boîte noire.

Coach Mat’rix

En s’intéressant au monde des influenceurs et des coachs autoproclamés en développement personnel, Gozlan et son co-scénariste Jean-Baptiste Delafon s’attaquent à un sujet on ne peut plus actuel, aux ramifications théoriques passionnantes. Emprise, bien-être marchandisé, régulation politique et pouvoir des réseaux sociaux irriguent ainsi ce thriller psychologique.

Le propos est parfaitement incarné dès un prologue glaçant. Mathieu, “Coach Mat”, se tient sur scène face à une foule conquise. Son discours mêle slogans positivistes, théories vaguement scientifiques et spiritualité new age, le tout saupoudré d’aphorismes sur le pouvoir du collectif et le dépassement de soi. La mise en scène s’attarde longuement sur la force oratoire du tribun et la ferveur quasi religieuse de ses adeptes. L’envers du décor n’est révélé que plus tard. En coulisses, les petites mains s’affairent pour donner de l’ampleur au spectacle et aux capacités prétendument hors norme du gourou. La séquence s’achève sur un face-à-face sidérant, où Coach Mat pousse insidieusement l’une de ses ouailles — un Anthony Bajon impressionnant — à verbaliser un traumatisme enfoui devant une foule d’inconnus.

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Le récit s’emploie ensuite à tirer l’ensemble des fils thématiques esquissés dans cette entrée en matière particulièrement réussie… au risque de s’éparpiller. À force de vouloir conjuguer la mécanique du thriller paranoïaque à une réflexion critique sur ces nouvelles formes d’emprise sectaire, le film peine à convaincre pleinement sur l’un ou l’autre terrain. Gozlan multiplie les pistes narratives intéressantes sans toujours les approfondir. Les intrications politiques, clairement posées comme un enjeu central dans la première partie, se voient peu à peu reléguées à l’arrière-plan, au profit de rebondissements plus spectaculaires. C’est d’autant plus regrettable que certaines scènes frôlent le réel avec une audace troublante, notamment une séquence aussi lunaire que dérangeante tournée sur le plateau d’une émission de Cyril Hanouna.

Emprise & déprogrammation

Ces circonvolutions font de Gourou une sorte de condensé du cinéma de Yann Gozlan. Dans ses meilleurs moments, le film dresse un portrait assez juste d’un sociopathe en devenir, produit d’une société où les notions d’« entrepreneuriat » et de « méritocratie » dissimulent une vision agressive et profondément asymétrique des rapports humains. Sous couvert d’émancipation individuelle et de réussite personnelle, le discours de Mathieu se révèle être un pur outil de domination, fondé sur la manipulation émotionnelle et la culpabilisation des plus fragiles. Gozlan capte ainsi les dérives d’un imaginaire contemporain où la performance se confond avec l’éthique, et où le charisme d’un individu tient lieu d’unique boussole morale.

Gourou

Reste que le film perd progressivement cette verve mordante au profit d’un suspense artificiel et d’effets clinquants, qui mettent surtout en lumière la faiblesse d’écriture des personnages secondaires, bien moins travaillés que la figure ambiguë incarnée par Pierre Niney. Marion Barbeau, notamment, se retrouve cantonnée à un rôle de petite amie fonctionnelle, pur joker scénaristique réduit à une simple variable dramatique.

Pour le meilleur comme pour le pire, Gourou s’inscrit pleinement dans la continuité de l’œuvre de son auteur. Yann Gozlan y poursuit son exploration de la responsabilité individuelle et des conséquences tragiques de la culpabilité, mais se heurte une fois encore à des écueils d’écriture déjà perceptibles dans ses précédents films. Des défauts qui finissent par affaiblir la portée politique de l’ensemble, jusqu’à être presque anéantis par un dernier quart d’heure poussif, flirtant avec un nanar boursouflé. Frustrant.

Bande-annonce

28 janvier 2026 – De Yann Gozlan