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CARMEN DE KAWACHI

Convoitée par les hommes, Tsuyuko quitte son village pour Osaka, où elle devient hôtesse dans un cabaret. Confrontée à de nouvelles désillusions, elle affirme peu à peu son indépendance et sa force de caractère.

Critique du film

Seijun Suzuki doit une grande partie de sa notoriété en France à la série de films qu’il réalisa dans les années 60 de Détective bureau 2-3 jusqu’à La Marque du tueur mais on ne saurait réduire son oeuvre à cette période, aussi riche soit elle en polars à l’esthétique pop, voire psychédélique. Ainsi, on peut aujourd’hui découvrir un de ses longs-métrages inédits en France : Carmen de Kawachi, tourné en 1966 et ultime volet d’une trilogie entamée avec La Barrière de chair, et poursuivie avec Histoire d’une prostituée.

Tsuyuko vit dans un petit village de la province de Kawachi et attire beaucoup d’hommes par sa beauté, sa jeunesse et sa gaieté. Elle décide un jour de s’installer à Osaka et commence par travailler comme hôtesse au cabaret Dada où elle croise de nombreux clients, dont beaucoup lui tournent autour. Cette partie du film met en scène un certain nombre de personnages masculins obnubilés par le sexe et offre plusieurs passages plutôt drôlatiques dans leur description d’hommes marionnettes, prisonniers de leurs pulsions. Tsuyuko prend en sympathie et en pitié un client amoureux d’elle qui commence à sombrer socialement en raison de sa forte attirance pour la jeune femme, attirance autodestructrice. Tsuyuko cherche également à changer d’emploi et souhaite devenir mannequin. L’agence où elle est embauchée est dirigée par une femme qui lui propose une cohabitation. S’ensuit une série de rencontres avec des protagonistes qui, toutes et tous, s’intéressent à Tsuyuko, ou plutôt à sa jeunesse et à son corps.

Carmen de Kawachi

Tout le monde désire Tsuyuko, mais qui l’aime vraiment au point de la vouloir libre, plutôt que de vouloir la posséder ? Qu’il s’agisse de cet homme qu’elle héberge et qui semble indifférent à la rupture qui s’opère entre eux, de ce riche homme d’affaires, porté sur le voyeurisme et la pornographie, ou de cet ancien amour de jeunesse, les hommes ne sont guère reluisants. Sans scrupules, arrivistes, faibles et pleurnichards, leurs regrets paraissent bien pâles et égoïstes, comparés à la noblesse de coeur de Tsuyuko, qui effectue un apprentissage compliqué, mais qui pourrait l’amener à une forme de rébellion et à s’affirmer de façon définitive.

Tsuyuko est libre, libérée, mais jamais n’oublie l’empathie, la compassion et la générosité, cherchant à venir en aide à ceux qu’elle croise. Mais elle semble être prise de visions parfois, se voyant traquée par une sorte de moine.

Drôle et sombre à la fois, Carmen de Kawachi offre des moments de pure mise en scène brillants et une vision grinçante de la société japonaise des années 1960. Oeuvre profondément féministe, ode à la liberté et à l’amour véritable, sans chaînes et sans contraintes, il s’agit d’un film qui s’inscrit totalement dans l’esprit iconoclaste et baroque des grandes réussites de Seijun Suzuki. L’actrice Yumiko Nogawa illumine cette oeuvre profonde et ludique en endossant ce rôle inclassable et émouvant.


À découvrir en salle, Carmen de Kawachi était jusqu’à présent inédit en France et bénéficie d’une restauration 4K qui rend pleinement justice à une réussite plastique habituelle chez Seijun Suzuki. Après cette sortie, si l’on veut poursuivre sa découverte de l’oeuvre du cinéaste, Carlotta Films, qui a sorti Carmen de Kawachi de l’oubli, ressortira 8 films du maître le 25 mars prochain.

11 mars 2026 – De Seijun Suzuki