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Zach Braff | Entretien

Le rôle de ma vie, de Zach Braff, sortira en salles françaises le 13 Août 2014. Pour la sortie de son second film, nous avons rencontré le comédien-réalisateur lors de sa venue dans la capitale. Cet entretien fut l’occasion de parler de ce nouveau projet et de son financement, mais également d’évoquer la série Scrubs (qui l’a rendu célèbre) et son précédent métrage Garden State, puis d’aborder son expérience de la vie à travers le rôle de parent, ainsi que son rapport à la religion et aux cinéastes qui ont influencé son travail…

Parlons un peu de Kickstarter, la plateforme de financement participatif grâce à laquelle vous avez pu produire Le Rôle de ma vie. Le film a mis très longtemps à se concrétiser… Vous n’avez jamais pensé à jeter l’éponge ?
Non, je n’ai jamais pensé à abandonner. Mais faire un film peut être plus difficile qu’on ne le pense et les gens qui ne font pas partie de cette industrie ne s’en rendent pas forcément compte. Ils ne réalisent pas combien il est difficile de trouver un financement, surtout si le projet sort des balises hollywoodiennes… Je pensais que tout le monde en avait conscience, mais il y a eu des réactions très vives quand la campagne Kickstarter a commencé (on me reprochait notamment de faire appel à l’argent des fans). J’ai alors du expliquer que Garden State n’aurait jamais existé si un homme d’affaires n’avait pas investi dans le projet – à un moment où personne ne voulait en faire partie, où on me refusait le final cut… Ce que les gens ont aimé dans Garden State n’aurait pas pu exister dans le film si justement je n’avais eu le final cut ! Dix ans plus tard, je me retrouve avec ce nouveau projet sur les bras et la ferme intention d’avoir le dernier mot sur le film, de pouvoir choisir les acteurs avec qui je veux travailler. Et comme j’ai la chance d’avoir une immense communauté de fans qui me soutiennent sur Internet, je me suis dit « Qu’est-ce que j’ai à perdre ? » (à propos de Kickstater, ndlr). Je ne m’attendais simplement pas à ce que le projet soit complètement financé en moins de 48 heures…

Pourtant, financièrement parlant, Garden State a été un vrai succès. Les producteurs et les studios ne vous faisaient pas assez confiance pour vous confier le final cut ?
Non. Ça étonne tous les journalistes et je vous comprends ! Si je leur avais apporté le scénario un an après Garden State, peut-être que ça se serait mieux passé, mais pas en 2014. Vous savez, l’industrie ne s’intéresse qu’à ce que vous avez fait récemment et je n’avais rien fait depuis un petit moment. J’ai tourné dans des films qui n’ont pas très bien marché. Ce n’étaient pas des films que j’avais écrits ou réalisés, mais ils n’ont vraiment pas fonctionné. Je pense que mon projet leur plaisait mais ils posaient tellement de conditions… Ça m’a surpris autant que vous, mais voilà comment ça fonctionne : « D’accord, tu peux faire ton film, mais tu vas le faire au Canada avec ces acteurs-là et pas ceux que tu souhaites. Tu voudrais un budget de 5 millions de dollars ? On va t’en donner 3 et demi. » C’est vraiment difficile.

J’ai évoqué ce qui me tenait à cœur et espéré que ça plairait !

D’un point de vue personnel, comment se sent-on quand on va réaliser un deuxième long métrage et que le premier a beaucoup plu ? Est-ce qu’on a peur de ne pas satisfaire les attentes ou, au contraire, est-ce que cela représente un facteur de motivation ?
Vous savez, les gens vont vous juger quoi que vous fassiez. Ils l’ont toujours fait, et maintenant avec Internet ou Twitter, vous n’y couperez pas. Alors il faut se lancer : « Voilà, c’est mon nouveau film, ce n’est pas Garden State, c’est ce que je suis maintenant, ce que je ressens, ce que je veux faire. Allez-y, jugez-moi ! ». C’est comme ça que ça fonctionne. Et ça plaira au public ou peut-être pas. Mais si vous commencez à faire ce qu’on attend de vous pour faire plaisir aux attentes des fans ou des critiques plutôt que de faire ce qui vous tient à cœur, vous allez vous perdre en route. Trouvez ce que vous voulez dire et restez-y fidèles ! C’est ce qui a fonctionné pour moi avec Garden State, j’ai été sincère, c’était tellement personnel que j’en étais très vulnérable. J’ai évoqué ce qui me tenait à cœur et espéré que ça plairait ! Même chose pour Le Rôle de ma vie que mon frère Adam et moi avons écrit ensemble, nous espérions que les gens y seraient sensibles. Maintenant attendons de voir comment ça va se passer pour celui-ci.

WISH I WAS HERE

Ce nouveau film semble effectivement très personnel lui aussi. On y retrouve d’ailleurs des éléments déjà présents dans Garden State : la relation père-fils, la notion de deuil, de rêves et de recherche du bonheur… Cela semble être des thèmes qui vous sont chers.
J’essaye simplement d’écrire sur ce que je connais. Il y a beaucoup de fiction dans les deux films, mais ça part toujours d’expériences personnelles. J’ai été élevé de façon religieuse dans une famille juive et si je sais que la plupart des gens ne sont pas juifs, je connais mon public, je sais qu’il saura faire le lien avec ses propres expériences. De la même façon, j’ai toujours voulu être comédien, j’ai galéré pendant des années et je sais bien que tous les spectateurs ne sont pas des comédiens ratés, mais je sais qu’ils pourront y projeter leurs propres désirs, leurs propres rêves, que ce soient des rêves professionnels, romantiques ou autres. J’espère simplement qu’en écrivant sur mes propres expériences, ils s’y reconnaîtront aussi un peu. J’ai toujours travaillé ainsi. Bien sûr tous mes films ne seront pas aussi personnels, le prochain ne le sera d’ailleurs sûrement pas autant ! Mais c’est ça pour moi, être un artiste en 2014 : savoir être vulnérable et se mettre à nu.

Pour vous, faire un film, c’est presque une affaire de famille ! Vos proches et amis de longue date apparaissent à l’écran (Kate Hudson, Donald Faison et Jim Parsons notamment, ndlr), vous avez écrit Le Rôle de ma vie avec votre frère. C’est important pour vous d’être entouré de gens qui vous connaissent vraiment ?
Je crois que j’apprécie surtout de travailler avec la même troupe d’acteurs. Les têtes d’affiches ont changé évidemment. Natalie Portman n’aurait pas pu jouer la mère d’une ado de 14 ans. Selon le scénario, les acteurs changeront inévitablement. Mais j’aime faire appel aux mêmes personnes. Déjà parce que je sais qu’ils sont vraiment bons ! Nous n’avions pas beaucoup de temps, il a fallu tourner en 26 jours, donc je n’avais pas le luxe de dénicher quelqu’un, j’avais besoin d’acteurs efficaces tout de suite. Et je savais ce que mes acteurs valaient, depuis Le monde fantastique d’Oz, Scrubs ou Garden State. Je pouvais essayer de les rendre encore meilleurs, mais ils allaient être bons d’entrée de jeu. L’autre raison, c’est peut-être aussi parce que les cinéastes que j’admire utilisent souvent les mêmes comédiens…

Annie Hall est ma comédie préférée.

Puisque vous en parlez : quels sont les cinéastes qui vous inspirent ? Quelles sont vos influences ?
Woody Allen, évidemment. Pour jongler entre drame et comédie, c’est le maître. Annie Hall est l’un de mes films préférés. Il peut être hilarant un moment et puis vous crever le cœur juste après, avant de vous emmener sans prévenir dans une séquence presque surréaliste proche du cartoon… J’aime également l’étrangeté du cinéma de Jean-Pierre Jeunet et Terry Gilliam. Ils sont des références pour le côté fantaisiste de mes films.

Mêler le rire et les larmes est un exercice complexe. Comment trouvez-vous le juste milieu ? Le Rôle de ma vie, dans sa seconde partie, devient particulièrement poignant, mais on ne peut s’empêcher de rire par moments…
C’est un équilibre que je trouve en salle de montage, en épluchant les innombrables prises que je fais. C’est délicat car il faut faire preuves de finesse et il ne faut pas avoir peur de prendre des virages à 180°. C’est ce que l’on faisait constamment dans Scrubs ! Les scènes rêvées étaient complètement folles et, juste après, il fallait redevenir très sérieux parce qu’un patient s’apprêtait à mourir. Je crois qu’il faut que l’univers soit vraiment ancré dans le réel pour que vous puissiez soudain vous permettre un petit moment de folie, comme celui du vieux rabbin sur un segway qui se prend un mur. De même pour les scènes dramatiques. Si l’on parvient à trouver l’équilibre et qu’on lui donne une bonne histoire, le public vous suivra n’importe où. Quand vous racontez une histoire à des amis, vous avez des moments un peu tristes et puis, d’un coup, il y a un passage très drôle avant que cela ne redevienne plus dramatique. C’est pareil quand vous faites un film. Sauf qu’au lieu de le raconter à vos amis, vous le faites pour plusieurs millions d’oreilles.

On peut dire beaucoup de choses avec une simple image.

Votre cinéma a la particularité d’entourer certains objets d’un halo poétique. On pourrait presque se souvenir de vos deux films à travers les objets que vos personnages utilisent : les lentilles de contact, les lunettes de soudage, même le side-car de Garden State. Ils ont une histoire, une aura, une âme, pourrait-on dire…
J’aime voir la beauté et la poésie dans les choses du quotidien. J’ai porté des lentilles de contact pendant des années, celles que l’on peut garder plusieurs mois et souvent, quand je m’apprêtais à les jeter, je me disais : « Pense à tout ce que tu as vu ces quatre derniers mois grâce à ces petits objets de plastique et maintenant tu vas les jeter aux toilettes ! ». Ça m’a toujours paru étrange et je me suis mis à imaginer un personnage qui conserverait toutes ses lentilles de contact parce que c’est grâce à elles qu’il a vu le monde autour de lui. Quant aux side-cars, ils m’ont toujours fait rire : être dans le side-car de quelqu’un, c’est un peu être à sa merci. Ce sont toutes les petites choses qui me font rire dans la vie de tous les jours. Comme ce jour où je suis allé chez le médecin car je souffrais de migraines : le neurologue avait tellement de diplômes sur son mur que le suivant aurait du être accroché au plafond. Je suis sensible à ce genre de détails. Je me dis que si ce genre de choses me fait sourire, d’autres personnes les trouveront aussi drôles. Et il se dégage même une certaine poésie de ces objets, ils sont drôles, un peu bêtes, mais ils en disent beaucoup sur un type qui choisit d’étaler son intelligence sur les murs de son cabinet. Et j’aime ces choses de la vie, autant que j’aime les voir dans d’autres films. Delicatessen de Jean-Pierre Jeunet en regorge et je pense qu’il a eu un impact sur moi quand j’ai fait mes études à l’école de cinéma. Il m’a fait réaliser qu’on pouvait raconter une histoire autrement qu’avec des mots. On peut dire beaucoup de choses avec une simple image.

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Votre film parle beaucoup de religion. Vous venez vous-même d’une famille juive. Quel est votre rapport à la religion ? Votre personnage, Aiden, la perçoit presque comme un fardeau, un poids dans sa vie…
Pas exactement. Ce que je voulais dire dans le film, c’est que les personnes qui trouvent du réconfort dans la religion ont de la chance, parce que beaucoup n’y parviennent pas. Aiden est un peu jaloux d’eux. Mon frère et moi avons des amis juifs et des amis chrétiens. Les gens ont un léger ressentiment envers la religion. Bien sûr, il y a de bons côtés dans la religion, la communauté, les réunions de famille, les célébrations, mais quand on en vient à aborder les questions existentielles de la vie et qu’on cherche des réponses… Comment pouvons-nous, nous qui croyons en la science et en l’évolution, réussir à concilier cela avec une forme de spiritualité ? Adam et moi n’avons pas plus la réponse que n’importe qui d’autre. Autour de nous, nous voyons bien que les gens se posent la même question mais personne n’en parle franchement. C’est presque interdit, même si cela évolue petit à petit. Je pense qu’Internet aide les gens à clâmer ce qu’ils pensent : « Je ne suis pas catholique. Je ne suis pas agnostique. Je ne sais pas du tout ce que je suis, mais je sais que je ne suis pas croyant… » Pour moi, les textes religieux ont été pensés comme de belles allégories mais ils ne sont pas à prendre au pied de la lettre. Si la religion fonctionne parfaitement pour certains d’entre nous, tant mieux ! Mais qu’en est-il de toutes ces personnes laïques qui ne croient pas que les histoires de l’Ancien et du Nouveau Testament soient des faits avérés ? Est-ce qu’il existe une forme de spiritualité pour eux ?

Ces questions reviennent particulièrement quand on est sur le point de perdre un être cher…
Bien sûr. Tu es sur le point de perdre quelqu’un, tu dois affronter l’idée qu’il parte, mais ensuite… Tu dois gérer ta propre douleur et tu as deux paires d’yeux levés vers toi. Comment leur expliquer ? C’est de ça dont on a voulu parler. D’un type en 2014 qui croit en la science, mais pas en une vie après la mort ou à un grand barbu qui l’attend au Ciel. Comment cet homme peut gérer l’idée de perdre celui qui lui a permis d’exister et qu’est-ce qu’il peut répondre aux enfants qui le regardent avec de grands yeux perdus ?

WISH I WAS HERE

À plusieurs reprises, Aiden retrouve ses fantasmes de petit garçon, quand il se rêvait en chevalier qui venait sauver le monde. Cela apparaît ici comme un moyen de le préparer à la réalité, à ce qui l’attend…
Il doit faire face à un choc, c’est un moyen d’échapper à cette angoisse qui le traverse. Nous l’avons pensé comme une métaphore : si cette manifestation de ses rêves d’enfants était juste là pour le guider, lui permettre d’avancer ? Quand j’étais en cours de théâtre, mon professeur me disait toujours « Je veux te renvoyer vers ton enfance ! ». Quand on est gosse, si une fille déclare « je suis une princesse ! », eh bien c’est une princesse. Elle n’en a pas honte, elle n’y réfléchit pas à deux fois, c’est une princesse et voilà. Enfant, on est libre d’être qui l’on veut… En grandissant, on finit par apprendre que dans « la vraie vie », ça ne marche pas comme ça. L’idée, derrière tous ces passages, c’était de se demander ce qui se passerait si l’incarnation de ce qu’il voulait être venait le guider dans les épreuves de sa vie. Cela lui permet de réaliser que, ce qu’il redoute, ce n’est pas son père, comme il le pensait, ou ce que son père attendait de lui, mais la Mort elle-même. Celle de son père, bien sûr, mais aussi sa propre mortalité.

 

Propos recueillis le 4 Août 2014 à Paris. Entretien dirigé par Thomas Périllon pour Le Bleu du Miroir, Gauthier Moindrot pour ClapMag et Claire Demoulin pour LePasseurCritique. Remerciements : Jonathan Fisher et Magali Montet (presse), WildBunch (distribution).

La fiche
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LE RÔLE DE MA VIE
Réalisé par Zach Braff
Avec Zach Braff, Kate Hudson, Josh Gad, Joey King…
Etats-Unis – Comédie dramatique
13 Août 2014
Durée : 107 min




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Débottine
Invité
Débottine
Entretien très intéressant. Merci.
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[…] Reprenant quelques thématiques similaires (la relation père-fils, la quête identitaire), ce second long-métrage confirme le talent de Braff à distiller une poésie véritable. Finement écrit (avec l’aide de son frère Adam), Wish I were here équilibre très justement rire et émotion. Les plus grands l’avaient compris, Zach Braff l’applique. Ainsi, la larme devient rapidement sourire dès lors que la sincérité artistique (et humaine) est au rendez-vous.  […]